dimanche 13 avril 2014

Mes doigts m'abandonnent

Accrochez vos ceintures, Noirsand est dans la place ! Le très respectable auteur de Alligator de combat (pour des shot-stories) et de Bastien et la voisine (pour une histoire de femme qui aime sucer des glaçons) nous fait l'honneur de sa présence en ces pages décadentes. 
Ses dialogues précis, ses personnages de sitcom surréaliste, son ambiance "entre la farce sociale et le porno" et sa narration à tiroir achèveront de vous convaincre de son talent, et de sa place ici.
En pdf ici.

Mesdames et messieurs, Noirsand !




Mes doigts m'abandonnent


I

D'ici le moment où tu t'éveilleras, (on passe au travers de la fenêtre de l'appartement où des couleurs chaudes quoique très ombrées rassurent après la façade, clinique, miséreuse) il y a, dans le lit large à couette pleine d'idéogrammes, ISA qui se tourne dans son sommeil. Elle va bientôt s'éveiller elle aussi. Il doit être sept heures du matin, c’est dur à dire, le réveil est là-bas dans le noir, avec le reste.
Bon. Éveille-toi. Tu y es presque. ISA de son côté se tourne encore. Elle est au-dessus de la couverture.

Tiens. Il y a un fauteuil dans l’angle à droite du lit et tu es dessus, maintenant. Mets-toi à ton aise.

Reste assis pour l’instant. ISA vient de se réveiller.
Elle s’est tournée vers toi ; vers la lampe, en fait, elle l’allume. Son visage disparait sous la tignasse brune entre l’ondulé et le franchement bouclé, tout bordélique. Mais non, n’aie pas peur. Elle peut pas te voir, ni t’entendre. Déplace-toi dans la pièce, tiens. Profite de la lumière qui vient d’arriver. ISA s’est redressée, dos contre le mur, elle prend le temps de bailler.
La chambre est pas grande. L’espace où tu peux marcher fait un arc de cercle autour du lit, un peu en pente, qui tombe comme une langue du mur sombre. Ne va pas croire qu’on y voit mieux en pleine journée : les rideaux sont déjà tirés, les lampadaires qui grimpent pile en face de la fenêtre brillent déjà, et c’est encore la pénombre. La porte qui débouche sur le petit salon est fermée. Ouvrant le mur dont part le lit, en revanche, la porte de la salle de bains est grande ouverte. La lumière y est allumée. Va voir. ISA s’y prépare. Tu pourrais détourner le regard, mais si le voyeurisme te pose problème ou t’emmerde, tu n’as sûrement rien à faire ici. Va-t’en avant de trahir ta conscience, on se retrouvera ailleurs, dans un coin de l’univers où les choses sont distantes, impénétrables. Il y a pour ça quelques royaumes des morts.
Bon. Tu restes. ISA s’est désapée devant le miroir. Elle se scrute. Le visage surtout, elle grimace. Elle fait des sourires à l’avance au gars qu’elle va rencontrer tout à l’heure, son nouveau patron.
Il faut dire qu’elle est bien foutue. Tends ton index et frôle-la de haut en bas, pars d’une tache de rousseur sur l’épaule, tombe par-devant, tourne autour d’un sein, voilà (plie les genoux, elle se penche vers le lavabo pour s'arroser le visage) ton doigt glisse devant le ventre, maintenant reviens vers le bas du dos, et pour la suite, fais comme tu le souhaites.
Mais oui, c’est son intimité, et alors ? La morale ? Ça n’a rien à foutre ici puisque vous n’êtes pas du même monde. Tu crois que les pierres se gênent quand on est à poil dans les criques, qu’on baise dans les carrières ?
Va plutôt t’asseoir sur le lit tandis qu’elle prend sa douche. T'auras l'occasion d'en voir plus dans les jours qui viennent.

  
 II

Tu la suis qui marche très vite -pas en retard, pourtant- dans la longue rue. C'est encore le matin. Tu crois même voir quelques étoiles cachées pas loin des colonnes de fumée, celles qui montent de la zone industrielle, derrière vous. ISA marche vers le centre-ville. Y a peu de gens autour, attends d’arriver dans le quartier de son nouveau boulot, tu verras la foule. C'est la première fois que tu marches dans Mindwille? Tout y est démesuré, les bâtisses trop petites, les tours plantées dans le ciel, et les gens bien sûr, mais pour ça tu as sûrement l'habitude. Marche plus vite. Elle va bientôt descendre dans une bouche de métro. Ça y est, ses talons courts claquent entre les déchets sur les marches; ne te plains pas de ces morceaux de fruits éclatés et de ces fascicules politiques en charpie, y a de la vie jusqu'au sol, c'est tout, et puis rien n'accroche à tes pompes.
Suis-la: vous allez passer sous le tourniquet derrière elle. Une rame est ouverte au moment où vous déboulez sur le quai, dépêche-toi, saute à l’intérieur. Vous y êtes. C'est pas de chance: elle s'est assise sur un strapontin, tu pourras pas déplier celui d'à côté. Bon. Assieds-toi par terre, devant elle. Profites-en pour voir un peu sa tenue. Elle a déboutonné son long manteau mauve, trop cintré pour s'asseoir avec. Par-dessus le débardeur blanc elle a noué un cache-cœur noir, bien resserré. Elle croise les jambes dans sa jupe sombre. Ses collants sont à résilles étroites. Ses chaussures aussi sont noires. Sobre à ce point, elle peut se le permettre, tu verras.
La voix annonce : Verme-Général Saimpon, c'est là que vous remontez. Voilà. Tu as grimpé les marches quatre à quatre pour suivre ISA qui s'envole vers le jour, et vous voilà au milieu de cette foule dont je te parlais. Assez diffuse pour que tu puisses passer entre, mais grouillante quand même. Des gens qui bossent et des marginaux déguisés en gens qui bossent, mais qu'on distingue bien. Tu vois pas de colère chez les gens pressés. Le soleil, roussi maintenant, a dépassé le plus grand building et saigne une petite couronne sur le toit. On approche du moment où il glissera jusqu'au fameux quartier de Verme, bouillonnant de foules diverses, autour d'une immense cantine asiatique où l'alcool est donné, presque. Mais toi, tu pars dans l’autre sens, dans la tour qui les dépasse toutes. Tu entres dans la porte tambour avec ISA et un type corpulent, dont vous avez tous les deux remarqué la longue écharpe rouge posée sur les épaules, pas nouée. Tu files avec ISA vers le standard, elle montre son badge avec un sourire; vous passez dans l'ascenseur. Bon, tu viens de voir qu'elle a appuyé sur le bouton du quinzième étage, ça me laisse le temps de te mettre au parfum.
Tu as pu comprendre qu'aujourd'hui, c'est son premier jour. Il y a deux semaines elle a passé l’entretien d’embauche avec un gars bizarre à qui il manque la main droite ; c’est pas le patron, lui c’est aujourd’hui qu’elle le voit, et c’est ça qui l’angoisse, parce que ce monsieur Verme (oui, comme le quartier, elle lui demandera peut-être tout à l’heure s’il y a un lien) a sa réputation. Je préfère pas t’en dire plus. Tu verras par toi-même.
Voilà, vous êtes arrivés.
Tu te trouves actuellement dans un open space carrément boisé. La baie vitrée fait rebondir le jour sur les cinq bureaux pas disposés symétriquement, tous de vieux bois, donc, et sur un parquet rayé qui craque à certains des endroits où ISA pose ses pieds. Trois types sont devant leurs bureaux pleins de chaos –repère celui qui n’a qu’une main, son bureau est près de la fenêtre ; il vient d’avoir un mouvement de tête vers ISA, genre, vous revoilà. Tous font un signe de la main, et un sourire, sincère. Tu peux voir –ça n’échappe pas à ISA non plus- qu’ils se réjouissent de la présence d’une fille dans leurs locaux, de la présence de cette fille, surtout, disent leurs visages comme elle retire son manteau. Elle va dire son nom mais on lui montre déjà le bureau de Verme, la seule autre pièce du local, dévoilée par deux fenêtres aux stores un peu ouverts. Il y a la silhouette de Verme qui est assis à son bureau et regarde en se penchant sur le côté. ISA va entrer. Prépare-toi. C’est possible, au vu de ses doigts qui tremblent, qu’elle agisse précipitamment et referme la porte avant que tu puisses entrer.
Elle ouvre, tu t’y glisses, puis elle te rejoint et ferme la porte. Ici, il n’y a plus qu’à regarder.
ISA serre la main de Verme, un type dans la quarantaine, le visage très marqué ; il a l’air de se plonger dans ISA, dès qu’il la voit, mais je t’assure qu’il plonge dans quiconque, j’en ai vu d’autres le rencontrer. Il sourit des yeux et sa bouche trahit des tas de projets qui lui viennent en tête, ou des tas de théories sur ce qu’il a sous les yeux –là encore, toujours comme ça, Verme, je te le dis.
Il va dire quelque chose. Il ne le dit pas. ISA cache une grimace. Verme se tourne vers des plaques à induction sur un côté du bureau et demande :
-Vous avez faim ?
ISA doit croire que c’est un piège, elle répond pas. Verme attrape la poêle posée sur une plaque pour dire qu’il est sérieux, empressé de savoir. ISA répond oui mais elle sait pas elle-même. Verme a reposé la poêle, il lâche une longue escalope rose sur la planche à découper devant lui, pioche un hachoir. Il a le regard dans la viande qu’il débite, sous lui, et se met à parler.
-Bon, vous avez déjà vu Lamproie la semaine dernière.
Il lève la tête et regarde un angle.
-Le type sans la main droite. Il a dû vous dire des saloperies sur moi. Sans méchanceté, en toute conscience professionnelle. Il préfère qu’on se méfie avant d’accepter le poste, c’est vrai que je ne suis pas un facile à vivre. Saltimbocca ?
Il montre la viande.
-Ne dites pas non, j’ai du prosciutto à se tuer. Un client de Lombardie m’en a confié des caisses, mais c’est une saloperie, je fais produire le mien, depuis. Vous voulez les caisses de la saloperie ? Non, ne dites pas oui ou non, attrapez le beurre dans le frigo, devant vous. J’ai horreur du bruit de la motte qui tombe comme un pavé sur la poêle. Il sera doux d’ici que j’aie enroulé le prosciutto. Vous enverrez des mails, les premières semaines. Je préfère ça avant que vous rencontriez les clients. D’abord il faut que vous les dominiez, avec du langage écrit, sophistiqué. Ensuite ils vous feront moins peur. Vous les verriez tout de suite… des putes, ces gars-là. Le vin blanc. Le vin blanc, bordel !
ISA tend la main vers la bouteille que montre Verme, derrière elle sur une petite table. Ensuite il a l’air de s’excuser.
Assieds-toi sur le bureau, devant elle. T’as pas encore vu son visage, je t’ai mal guidé. Regarde bien. Elle débouche la bouteille en regardant Verme. D’abord tu remarques sûrement ses taches de rousseur, fines et sous ses yeux noirs, sur des pommettes rondes, autour de son nez court, pointu.
Derrière toi Verme est en train de nouer le prosciutto sur les morceaux de viande.
-Ils vous boufferaient. Dites, je vais faire la conversation tout seul ? Bon, vous ferez des trucs rébarbatifs pour commencer, les mails. Et d’autres tâches ingrates, courrier, photocopie, et si possible, un peu de choses ménagères. Aucun de ces types est capable de tenir un balai par le bon bout. Lamproie a dû vous le dire, il faudra concilier vrai travail intellectuel et boulot dégradant. Ça vous pose problème ?
-J’étais prévenue, dit ISA (c’est la première fois que t’entends sa voix, je crois, écoute un peu ; elle a pas besoin d’être à l’aise pour que sa voix soit posée, pas plate, mais solide et sans effort), je n’ai pas peur du travail dégradant.
-Non, non, non, bordel !
Verme balance un coup de pied dans son bureau, le vin vacille. Il va frapper dans un truc, ne le fait pas.
-C’est justement le piège que je vous tendais, et vous tombez dedans, comme une conne ! Je vous préviens que ces hiérarchies, bordel, ces hiérarchies marchent pas avec ma façon de voir, et de faire. Travail dégradant, vous vous entendez, vous m’entendez le dire ? Vous savez ce que je suis ? Je suis un putain d’aleph. Un gars de l’univers où tout converge. On m’a repéré des infinités de couches d’humanité, là-haut dans le cortex. J’emmerde vos considérations. Vous devez voir que dans un système où chacun a besoin de l’autre, chacun est l’autre. Je suis le type qui fait le ménage. Non, l’exemple est mauvais, personne fait le ménage, ici. Mais je suis le type qui fait le ménage dans les boîtes pour lesquelles on bosse. Et dans les boîtes pour lesquelles on ne bosse pas. Vous aussi. Vous êtes le flic, et le juge, et tout le ministère, tant que vous respectez les règles. Et vous allez les respecter, les règles. C’est ce qu’on fait ici. Personne chez moi ne sape ce merveilleux système –pourri dans l’absolu, mais on n’y est pas, dans l’absolu- où chacun est l’autre, même si son corps trime pendant que d’autres corps bouffent des bœufs de Kobe en repas d’affaires. Chez moi vous n’êtes plus un corps. Vous êtes Isa et Verme et Lamproie en attendant de savoir comment être le reste du monde. Envoyez la bouteille.
-Elle est devant vous.
-Vous n’allez pas me la tendre ?
-Elle est à votre portée.
Verme attrape la bouteille. Lève-toi du bureau, regarde vers lui. Il a déjà fait revenir les pièces de viande dans le beurre. Il arrose la poêle de blanc avec de la jubilation dans le geste.
-Je m’énerve, vous savez, je m’énerve. Ça reste un moyen de vous enseigner des trucs. Imaginez qu’un prof gueule les phrases de sa leçon, de temps en temps. Ça serait plus facile à retenir. A justifier.
Il éteint la plaque.
-On peut manger.
Il ouvre un tiroir devant lui et en sort deux assiettes, puis les couverts.
-Poussez la statuette de chat, vous mettrez l’assiette à sa place. Tout à l’heure je vous ai appelée Isa, pour le discours, mais vous préférez peut-être Isabelle ?
-C’est ISA tout court, fait ISA la bouche pleine, comme le prophète.
Verme hoche la tête en regardant ISA. Je pense qu’à partir de maintenant, ils vont manger en silence. ISA a mal fermé la porte, tu peux te glisser dans l’autre pièce et aller voir les autres. Tu quittes le bureau avec le bruit du vin blanc qui tombe au fond des verres.
Les trois types sont à leurs bureaux. Lamproie tape sur son ordinateur avec la main qui lui reste, le moignon posé sur le rebord de la fenêtre entrouverte, il y souffle la fumée de la clope qui ne quitte pas ses lèvres. Va vers lui. C’est un brun qui ne doit pas parler beaucoup. Enfin, je le sais, peut-être que ça ne se voit pas, puisque de toute façon il n’a pas à dire quoique ce soit, sur le moment. Tu peux regarder son bureau où règne le même bordel qu’ailleurs dans la pièce. Tu remarques la plaque avec écrit « E. Lamproie », et un hachoir planté profondément dans le bois. Laisse l’écran, il n’y a que des chiffres. Va voir le type au bureau à sa gauche. « M. Solonce », dit sa plaque. C’est un type vraiment obèse sur une chaise minuscule. Il a l’air d’écrire des lettres types, à la main. Jette un œil si tu veux. Son écriture est illisible, en fait. Tu dois pouvoir lire quelques groupes de mots. « une fille que j’ai connue », « cosmos », « dégueulasse », c’est tout ce que je déchiffre. Devant lui, il y a visiblement le cadet de l’équipe, la jeune vingtaine, il écrit du code sur son ordinateur. Il a des cheveux mi-longs, texture paille, et une écharpe noire qui lui remonte au début du menton. Sa plaque indique « S. Berto », posée sur un vieil exemplaire du code pénal. Si tu repars à gauche de Solonce, tu verras le bureau d’A. Lancati, déserté, avec posé contre l’écran un bouquet de fleurs. Il y a un carton dedans –plié, tu pourras pas lire le message. Assieds-toi sur sa chaise d’ici qu’ISA revienne. Après un temps Solonce dit :
-On n’entend plus gueuler. Vous croyez qu’il est plus doux parce que c’est une nana ?
-Je l’ai vue la semaine dernière, dit Lamproie, elle a de quoi mater l’animal.
-Berto, dit Solonce, mets-nous du Syd Barrett. J’ai extrait The Madcap Laughs sur ton ordi, quand j’y bossais. J’aime bien ce type, il est devenu gros et moche, comme moi.
-Ta gueule, dit Lamproie en se marrant.
Berto lance l’album, à volume bas, et peu de temps après ISA revient dans la pièce. Elle s’assied un peu épuisée devant son bureau, pour l’instant sans plaque, derrière celui de Lancati.
-Alors ? demande Solonce.
-J’allais soupirer « mais quel con, ce mec », fait ISA. Mais non, son charisme fait son effet.
-Il sera plus doux avec toi, fait Solonce. T’es une nana.
-Tu as de quoi le mater, dit Lamproie.
-Je suis Solonce, dit Solonce avec un signe de tête. Devant, c’est Berto, et t’as déjà vu Lamproie.
Berto s’est retourné et a fait un court geste de la main. ISA se présente en allumant son écran.
-Il m’a cuisiné du saltimbocca. Extraordinaire.
-Il persiste à le faire sans vin de cuisine ? demande Solonce.
-Oui.
-C’est idiot. Il gâche de ces crus.
Verme sort de son bureau. Il marche à petits pas vers ISA. Ses mains se ferment et s’ouvrent, au bout de ses bras le long du corps.
-Dites, je vous présente mes excuses. Même pour illustrer mon discours, c’était bête de vous traiter de conne. Et j’aurais pas dû frapper mon bureau comme ça devant vous, je vous ai effrayée, c’était gratuit. Je vous ferai livrer une caisse du vin blanc, je crois qu’il vous a plu.
-Non, dit ISA –elle trouve ça idiot-, laissez…
-J’insiste, ISA, laissez-moi insister.
-Il adore ça, fait Lamproie.
-Vous voyez. Une caisse de vin blanc, et on n’en parle plus.
Il fait un sourire et repart à son bureau.
-Putain, s’exclame Solonce, c’est une première.
-Carrément, dit Lamproie. Il a l’habitude de s’excuser, mais pour plus grave que ça.
-La dernière fois, dit Solonce, c’était auprès de Berto. Bon, ISA, avant que tu penses que Berto est un malpoli ou un taciturne, je préfère te raconter son histoire. C’était il y a… ?
-Six mois, dit Lamproie.
-Six mois. A l’époque Berto codait le site internet de la boîte. Le gros de l’affaire, c’était la recherche. Verme a ses exigences de ce côté-là, il a l’air de croire en un moteur de recherche parfait, un truc qui épouse nos cerveaux, qu’on ait plus l’impression d’écrire, mais de penser seulement. Mais Berto venait d’arriver, il connaissait mal le gars. Il pond un truc honorable, mais loin du délire de perfection de Verme. Il va dans son bureau et présente la première version du site sur un petit ordinateur portable.
Va regarder Berto pendant que Solonce raconte l’histoire. Il reste concentré sur son boulot mais réagit de temps en temps aux détails, avec des sourires et des yeux levés au ciel.
-Verme amène la machine vers lui et tape des recherches pointues. Il remarque vite, cet enfoiré, que ça ne va pas du tout. Il s’énerve. Berto s’attend pas à ce qui va venir, il voit juste Verme marmonner des « bordel », taper un peu sur le bureau.
Berto pouffe brutalement, avec une sale inspiration
-Verme s’impatiente, il tient plus en place. Finalement, il se lève, attrape l’ordi d’une main et le balance sur la carotide de Berto. Ça s’est mis à pisser le sang, l’écran s’était cassé avec le mouvement et en plus du choc, Berto s’est pris les éclats dans la gorge. Je sais plus quel truc a été touché, mais depuis, notre pauvre Berto peut plus prononcer un mot.
-Merde, fait ISA.
Elle reste silencieuse.
-C’est définitif ?
-Oui, dit Lamproie.
ISA ne sait pas trop quoi dire.
-Moi, fait Lamproie en levant son moignon, c’est ma main qu’il a tranchée. Après, j’admets que j’avais bâclé un bilan annuel. Plein de chiffres étaient faux.
-Là où je veux en venir, dit Solonce, c’est que Verme s’excuse pour ce genre de trucs, pas pour avoir cogné dans un bureau. T’es sûrement déjà dans ses bonnes grâces.
Le reste de la journée a filé vite. T’as regardé ISA taper des messages et tu t’es assoupi plusieurs fois. Au point de louper l’heure du repas, trente petites minutes pendant lesquelles ISA est partie grignoter un sandwich, toute bancale sur la table haute à la terrasse d’une boulangerie.
C’est la fin de la journée, il est plus de dix heures du soir. Un mélange de circonstances, entre le zèle de premier jour, et tout le travail accumulé pendant la vacance du poste ; elle rentre crevée chez elle, se désape assise sur le lit, s’endort nue. Tu peux voir qu’elle a laissé la fenêtre ouverte. Bien sûr tu pourras pas la fermer. Couche-toi près d’elle, des fois que même sans exister ici, tu puisses la réchauffer du fond de ton monde, par les couloirs qui ont conduit ta conscience à Mindwille. Devant elle, derrière elle, comme tu veux. Tu verras demain si tu as servi à quelque chose.


III

Elle s’est réveillée avant toi. Ne t’en veux pas, tu n’y pouvais rien, mais bien sûr elle a attrapé froid. Elle a l’air décidée à partir travailler quand même. Elle se cache dans une écharpe immense à grosses mailles, rouge vif et peluchante, et un bonnet à pompon semblable qu’elle n’a pas mis depuis le lycée. On voit que ses yeux noirs, les deux cercles des iris où nagent les pupilles, pas discernables. Elle va partir, c’est sûrement le son du trousseau de clés qui t’a réveillé. Dépêche-toi, elle part.
Tout au long du trajet elle titube et pique du nez. On est dans la rame de métro sans places assises, tu peux croire qu’elle va s’évanouir mais elle ne le fera pas, fais-moi confiance. Au pire, elle sera retenue par les corps tout autour d’elle.
Vous êtes arrivés. Elle s’engouffre dans la tour, salue le standard en toussant. Elle s’endort presque dans l’ascenseur.
Dans l’open space son « salut tout le monde » trahit tout ; Berto et Lamproie sont déjà autour d’elle à lui demander ce qui ne va pas, si elle a pris quelque chose.
-C’est rien, dit-elle, j’ai dormi la fenêtre ouverte.
Verme vient de l’apercevoir, il entre et va vers elle, embêté. Tu peux dès maintenant te glisser dans son bureau et écouter sur le pas de la porte, Verme et ISA finiront par te rejoindre.
-Fallait pas vous forcer à venir, dit Verme, c’est votre deuxième jour mais je suis pas un emmerdeur, je sais qu’un microbe est pas moins salaud sur les dates symboliques. Vous avez pris quelque chose ?
-Non, mais ça va, c’est qu’un coup de froid.
-Bon, venez avec moi. Venez, je vous dis.
Va t’asseoir sur le bord du bureau, ils entrent.
Isa se laisse tomber sur la chaise. Elle ouvre son manteau en luttant. Verme est dans un coin de la pièce et fouille un tiroir dont il sort des boîtes et des ustensiles étranges qu’il pose sur un plateau roulant. Il apporte tout ça vers ISA.
-Un de nos clients est dans le pharmaceutique. Il m’a eu quelques médicaments interdits ou qu’on trouve mal sans ordonnance.
ISA a un geste de recul.
-Vous laissez pas abuser, n’est interdit que ce qui ne plait pas à la classe dominante, vous savez bien. C’est pas toujours synonyme de dangereux. Tenez, regardez.
Il saisit un bidon blanc avec des signalétiques flippantes, et verse un peu du contenu dans un grand bac en métal couleur miroir. Ça libère une odeur terrible, médicale et menaçante. Ensuite il agite un flacon plein de comprimés, en sort deux.
-C'est du Rhinosimple, dit-il, jamais mis sur le marché à cause de l'enrobage qui ferait fondre le pancréas. Mais si on l'élimine en trempant le comprimé dans un peu d'acide, on garde un noyau, ardu à avaler mais qui vous remet d'aplomb, et franchement.
Verme recule et jette les deux petites boules blanches dans le bac. Penche-toi au-dessus pour les voir tournoyer et fondre vers un résidu bleu javel, granuleux. Verme trempe ensuite une pince et les saisit en une fois. Elles rebondissent sur une petite coupelle qu'il tend vers ISA. Elle dit non, d'un geste précipité de la main.
-Navrée, j'avalerai pas ce truc. J'ai sûrement de quoi faire dans mon sac, en plus classique et moins...
-Vous alliez dire dangereux.
-Non. Oui, bon, dangereux.
-Tant pis, je ne vous en veux pas. Mais à trop snober l'inconnu, vous loupez de formidables nouveaux chemins. J'ai dans ce tiroir des pilules à faire les hommes modernes. Si vous saviez... Comment s'est passée votre première journée?
-Ma première journée... Oui, je voulais vous dire: Lerront pense qu'il y a une erreur d'adresse de livraison pour ce qu'il appelle le dossier 5-8. J'ai pas su quoi lui répondre.
-Le dossier 5-8? Non, ce truc-là vous ne vous en occuperez pas. Quant à Lerront... bon, je connais pas ce nom, c'est probablement Lancati qui s'en occupe, il verra ça en sortant de l'hosto. Laissez de côté. Et prenez ça.
Il tend une boîte de paracétamol.
-Acheté en pharmacie, vous méfiez pas. Je veux sortir les gens de leurs mondes mais jamais sans leur accord.
ISA fait un sourire. Ensuite elle éternue et Verme lui met la main sur l'épaule. Elle repart vers son bureau avec la boîte de comprimés, suis-la.
Solonce est arrivé entretemps. Il repère le paracétamol et frissonne, puis il a l’air de se mettre en colère à l’intérieur. ISA lui demande ce qui ne va pas. Elle est assise et fouille dans son sac en quête d’une bouteille d’eau.
-Il t’a tenu un discours de merde sur les médicaments ?
-J’ai refusé ses bonbons trempés dans l’acide, fait ISA.
-T’as bien fait. Refuse tant que tu peux, il a d’immondes cochonneries, dans sa droguerie personnelle.
Juste après Solonce fait un revers du bras sur une pile de dossiers et les envoie par terre. ISA semble très intimidée. Elle avait pas encore vu Solonce perdre le contrôle. Ce gros bonhomme a les veines qui respirent, aux tempes et au cou.
-Pardon, fait-il une fois calmé, ça me touche personnellement. Tu sais pas encore comment ce type a passé ses nerfs sur moi. Comprends-moi bien, je l’adore, et je l’admire, même, et je comprends qu’un gars comme lui, étant au croisement de tant d’énergies du monde, s’emporte et fasse des choses qu’il regrette. Mais putain, regarde-moi.
Il ne se désigne pas lui-même, il montre une photo ramassée dans la pile foutue à terre : le portrait d’un type assez jeune, mince, aux traits fins.
-C’est moi l’année dernière. Un jour dans une des lettres que j’écris pour lui, il a trouvé que j’avais fait un contresens par rapport à sa philosophie ; il m’a dit « maudit scribe », et quand il a su que la lettre était déjà partie, envoyée à des centaines de clients, il m’a fourré dans la bouche une de ces saloperies de comprimés pas possibles, un machin bleu au goût de fraise médicamenteuse. J’ai failli le gerber, j’aurais dû. Ce truc là s’insinue dans tes gènes, tes artères, je ne sais quoi, il te fait enfler, te déforme le visage. C’est tout ton tempérament, ou ta génétique, qui est touchée. Même avec des régimes drastiques je perdrai pas ces deux cents kilos.
ISA est choquée, elle regarde aussi Berto et Lamproie et semble envahie par beaucoup de peine.
-Mais c’est un bon gars, fait Solonce, avec juste un esprit trop grand pour son seul corps. Quand même, ISA, on l’a tous vu, Verme est différent avec toi. Il a l’air de changer à ton contact. Si tu le peux, aide-le à maîtriser sa Colère, qu’il nous épargne, nous et les autres.
ISA promet de faire de son mieux. Comme s’il avait entendu, Verme sort, son manteau à la main, et se penche sur ISA pour savoir si son état s’arrange. Elle lui dit oui. Il est rassuré. Il annonce qu’il sera absent jusqu’à demain matin.
Tout le monde lui souhaite une bonne journée et se remet au travail.
Vers midi, Berto, Lamproie et Solonce se lèvent et invitent ISA à déjeuner avec eux. Pour prendre l’air, au moins. ISA décline, elle a encore du taf, et préfère ne pas se lever de sa chaise. Elle mangera son taboulé sur place. Les trois types hochent la tête et s’en vont.
Une demi-heure plus tard, ISA tousse en avalant la semoule et reçoit un autre mail de Lerront. Il insiste encore pour obtenir la bonne adresse de livraison. Penche-toi par-dessus son écran. Elle soupire et tape un court message pour expliquer que Lancati s’occupe de ce dossier, et que monsieur Verme est absent pour la journée. Elle l’invite à recontacter Verme le lendemain.
Lerront se met à changer de ton. Il y a deux parties dans son message, presque contradictoires. D’abord il semble s’emporter, menace de rompre tout partenariat avec Verme. Tu vois la pauvre ISA pâlir encore. Le paragraphe est long, pas avare en menaces, en formules qui sonnent comme des insultes.
Puis au second paragraphe, Lerront dit que Lancati, quoiqu’il fasse actuellement, est en train de louper sa chance, qu’en fait il l’a déjà loupée –le glissement se fait sur une même phrase. Détache ceci du maelström :

« J’avais promis à Verme de faire de Lancati son vrai numéro deux, un héritier, vraiment; il aurait servi de réceptacle au trop-plein de puissance de Verme, mais tant pis. En l’absence d’un autre candidat (je connais et méprise vos collègues), je vous propose ceci : corrigez cette erreur qui nous retarde tous, sauvez la face de Verme, et soyez présente au moment de la livraison, dans trois jours. »

Par la suite, Lerront parle de choses étranges et semble utiliser le terme « cosmique » à mauvais escient. Je vais te confier quelque chose. J’ai pu paraître lucide jusqu’à présent, mais je ne sais pas lire dans les pensées. Mais je crois voir l’endroit fébrile et inconfortable où se trouve ISA. Elle ne veut pas trahir Lancati, qu’elle n’a jamais vu mais qui est un collègue. Et le pauvre gars est à l’hôpital. En même temps, Lerront est un gros client, et perdre le partenariat lui coûterait son poste, et peut-être ceux de Lancati et des autres.
Et surtout, il y a cette histoire d’héritage, tout le charabia mystique de Lerront. ISA voit qu’en numéro deux de Verme, elle canalisera la rage de ce type dont elle a vu l’âme et le futur, tous les deux pleins de gloire. Je suppose seulement. Mais regarde : elle vient de se lever, malgré sa fièvre, et elle passe dans le bureau de Verme. Attends-la ici. Elle revient très vite, un dossier bleu sous le bras qu’elle fouille devant l’écran, avant de tomber sur la ligne qui l’intéresse. Elle répond à Lerront, recopie l’adresse, qu’elle n’a trouvée que sous forme de coordonnées géographiques, dont je suis en train de recouper latitude et longitude. Je vois. Je crois que ça ne correspond à rien d’habité. C’est un endroit globalement désert où il n’y a que des champs donc beaucoup sont à l’abandon, à quelques kilomètres de Mindwille.
Lerront lui répond vingt minutes plus tard. Il la remercie et lui rappelle l’heure et le jour de la livraison, pour qu’ils se rencontrent.
Tu as sûrement envie de ne revenir que dans trois jours, au moment du rendez-vous entre ISA et Lerront. Je sais pas si c’est une bonne idée. Il faut que tu voies encore un peu Verme, et où va les mener cette relation qui commence. Je propose qu’on accélère cette journée. Lamproie et les deux autres ne reviennent pas tout de suite, ISA en profite pour arranger un peu le bordel de la pièce. Ça la rassérène sûrement, elle tient pas en place. La journée passe, elle envoie quelques autres mails, paresse sur la fin, rentre chez elle. Tu es debout devant son lit où elle n’arrive pas à dormir.


IV

ISA est venue plus tard ce matin, ayant mal dormi. Lorsqu’elle entre, Verme n’est pas encore là. Les trois autres sont à leurs bureaux et demandent à ISA si sa fièvre est passée. Elle dit oui, quoiqu’elle se sente encore un peu fébrile et qu’elle ait du sommeil à rattraper. Berto bien sûr ne dit rien, il transmet son sentiment avec un hochement et un sourire.
ISA s’installe et allume son écran quand Verme fait son apparition. Il passe dans la pièce, le manteau ouvert. Au moment d’ouvrir la porte de son bureau il se tourne vers ISA et lui dit de la rejoindre. Suis-la. Elle s’assied sans attendre l’assentiment de Verme qui semble ailleurs, dans un endroit peuplé de soucis. Il y a un silence. Finalement il lève la tête et regarde ISA dans les yeux. Il se met debout, marche, débarrasse le chariot où sont encore les médicaments de la veille.
Il revient s’asseoir.
-ISA, dit-il, je vais vous annoncer deux choses. D’abord, et ça j’aurais dû le faire plus tôt, je vais vous dire en quoi consiste vraiment le dossier 5-8. Vous voyez, ces médicaments que je vous ai montrés hier, c’est pas seulement pour guérir mes employés les moins regardants. Le client dont je vous parlais me les livre en de bien plus grandes quantités. Ensuite je les fais traiter par un labo que je possède, en dehors de la ville, où ils deviennent une forme inédite de MDMA. C’est en tout cas sous ce nom que je la fais revendre par la suite, dans toute la région de Mindwille. Cette substance ne fait pas des toxicomanes. Elle crée les hommes modernes. Elle fera d’eux des gens comme moi, uniques et semblables à tous, présents partout à la fois dans chaque rouage de la civilisation. Ils ont d’abord des comportements dangereux, certains ne survivent pas. Mais les autres, après avoir compris qu’ils doivent payer leur pouvoir, deviennent immenses, invincibles, et ils seront bientôt mes compagnons d’armes.
La deuxième chose que je dois vous dire vous concerne. Vous avez dialogué hier avec Lerront. Maintenant vous vous dites que sans le savoir vous échangiez des mails professionnels avec un trafiquant de drogues. Je vous rassure : non, Lerront n’est pas un dealer. C’est un flic.
Il regarde ISA sans rien dire. Il est sans expression. ISA transpire et devient pâle.
-Il vous a dit que la livraison était dans trois jours, mais elle a eu lieu hier soir. Ses gars ont tout saisi. Ils vont bientôt venir me chercher et je vais pas fuir, parce que je vous l’ai dit, les flics sont moi et je suis eux ; je veux être là quand je viendrai m’attraper.
Il se lève, fait le tour du bureau, s’assied devant ISA. Il a la tête basse. ISA passe sa main sur le bras de Verme…

Bon sang, recule-toi. Il n’y a rien que tu puisses faire. Tu n’es pas obligé de regarder. Tu regardes.

Le bac d’acide est resté sur le bureau. Au moment où ISA touche Verme, il attrape le bac et le lui vide sur la droite du visage. L’odeur des chairs qui fondent, le cri d’ISA te brouillent les sens, c’est comme si tu voyais rien. Elle tombe de sa chaise, sous la masse d’air que l’acide a changé en nuage brûlant. Verme est toujours assis sur son bureau, il regarde devant lui, rouge de rage.
ISA est encore au sol, elle a cessé de crier. Elle tremble. L’acide lui a mangé la chair, de l’oreille à la joue. Sa peau est grignotée, creusée, pleine de cratères jusqu’à l’œil droit, qui voit encore mais dont la paupière est ouverte et dilate le globe oculaire. Le désastre coule jusqu’au menton et remonte sur le crâne : elle n’a plus de cheveux sur le côté droit, seulement la continuité de cette tache d’acide en forme de terrain de bataille.
Verme ne dit rien. Il revient s’asseoir à son bureau, ne fait rien. Il a les poings serrés.
ISA se relève, elle pleure presque et respire fort. Comme Verme ne lui prête aucune attention, elle sort brutalement. Suis-la.
Quand elle apparait défigurée aux autres, ils ont un air gêné. Solonce dit, après un très long silence :
-Merde, il t’a pas loupée.
ISA s’effondre sur sa chaise, puis se redresse et met ses mains à plat sur le bureau. Elle répète :
-L’enfoiré, l’enfoiré, l’enfoiré.
Elle éteint l’écran pour se voir dans le reflet noir. Elle ferme les yeux, secoue la tête.
-L’enfoiré, l’enfoiré.
Les trois autres ont arrêté de bosser, ils la regardent sans savoir quoi faire.
-ISA. ISA ? dit Solonce. Tu devrais prendre ta journée.
Verme vient de sortir du bureau, il reste sur le seuil. Il est plus serein. Il dit avec douceur :
-Oui, ISA, prenez votre journée. Je serai là demain, on en parlera de manière plus apaisée. Vous en faites pas, tout ira bien.
Elle accepte sans dire un mot. Solonce, Lamproie et Berto sont embêtés. Ils lui disent « à demain ». Elle a mis son manteau mais laisse son écharpe sur la chaise. Elle sort, on la suit.
Le temps dehors est magnifique. Je sais pas où ISA va te conduire. Elle marche longtemps, sûrement pour voir la réaction des gens. Ils la regardent un peu plus longtemps qu’ils ne regardent les autres. De toute façon ils sont pressés.
Elle vient d’entrer dans un petit parc où il n’y a qu’une pelouse qui tombe à moitié dans l’ombre de la tour. Elle s’assied dans l’herbe et ne fait rien. Elle soupire. Elle pleure un peu mais se ressaisit. Assieds-toi près d’elle. Elle passe sa main sur la chair brûlée. Elle la retire vite, puis la remet, pour voir où ça s’arrête. Elle passe ses doigts là où recommencent les cheveux. Elle ferme les yeux et baisse la tête, très longtemps.
ISA s’allonge, et s’endort.
Je suis navré que tu aies vu ça. Je sais pas pourquoi je t’ai fait venir, sincèrement. T’auras vu la chute de Verme, dont on reparlera sûrement dans quelques années.
Le téléphone d’ISA se met à sonner.
Ça la réveille. Elle décroche, tends ton oreille, approche-toi.
-Verme ? dit-elle, mal réveillée, abrutie par l’acide.
-Oui, fait Verme, c’est moi. Vous avez oublié votre écharpe au bureau. Vous risquez d’attraper encore froid. Venez la reprendre au bureau, pour me faire plaisir, et…bon, ISA, pour tout vous dire j’invite tout le monde, Lamproie, Berto, Solonce, à prendre un verre au Palais d’Étoile. On aimerait que vous vous joigniez à nous. Qu’on enterre la hache de guerre. Ça m’emmerde de rester fâché avec vous.
Les flics vont bientôt venir me chercher ; y a des chances que je ressorte libre la semaine suivante, mais juste au cas où, je veux qu’on prenne un verre tous ensemble, pour fêter au moins le temps où notre petite compagnie a fonctionné. Ça me ferait plaisir que vous veniez, dites pas non.
ISA n’a pas retrouvé tout à fait le sourire, mais elle accepte. Elle quitte le parc, il est près de midi. Elle entre dans le fameux quartier de Verme où le soleil tombe très dru, maintenant. A la terrasse de l’immense Palais d’Étoile, on aperçoit Verme et les autres, autour d’une table ronde. Ils sont tous décontractés et font signe à ISA d’approcher. Elle s’assied sur la chaise restante, entre Lamproie et Solonce, et face à Verme et Berto. Verme est en chemise à manches courtes, sans cravate, et son mollet nu qu’on voit sous la table suggère qu’il porte un bermuda. Il a le sourire, les autres aussi. Rapidement ISA se laisse gagner par la bonne humeur.
-ISA, fait Verme, je suis vraiment navré de m’être emporté. Les flics, ça me pendait au nez, ils seraient venus par quelqu’un d’autre si ça n’avait pas été vous. Oublions tout ça. Disons que c’était un rite, vous faites maintenant partie de la famille. Et même si cette famille peut disparaître demain, ses membres les plus récents n’en auront pas été les moins importants. Aucun nouveau-né ne sera déchu du statut de créature, à la fin du monde. Alors, disons que ces propos décousus sont un toast ou un discours d’adieu, et levons nos verres. Servez-vous, ISA, il y a de la frozen margarita, et des raviolis pékinois. Les petits éclairs au café arrivent ensuite.
Chacun lève son verre.
-Au moins, fait ISA en riant, vous ne m’utiliserez pas en vitrine pour appâter le client.
Tout le monde éclate de rire.
-Dites pas ça, dit doucement Verme, vous êtes encore magnifique.
Le téléphone d’ISA vibre à deux reprises. Regarde par-dessus son épaule pendant que Verme parle du quartier. Le message qu’elle lit discrètement est de Lerront. Il lui demande de confirmer sa venue à la livraison de vendredi.
-Le nom, Verme, vient de mon ancêtre, qui a ouvert le premier commerce du quartier, il y a deux cents ans. J’ai sûrement continué son rêve, qui était bien plus que d’ouvrir un commerce. Bon, avant d’attraper un de ces appétissants raviolis…tenez, ISA, vous savez que le Palais d’Étoile est un de nos clients ? Il m’offre des caisses de ces raviolis, à chaque fois. Je vous en enverrai pour me faire pardonner. Bref, avant de me servir, je vais me laver les mains. A tout de suite.
Je suis sûr qu’il prépare autre chose. Tu devrais le suivre. Il entre et va jusqu’au lavabo du vestiaire des hommes, après avoir fermé à clé. Il se lave vigoureusement les mains en se regardant longtemps dans le miroir. Au moment de tirer sur une serviette en papier, le distributeur se décroche du mur et lui tombe sur les mains. Ça les lui entaille légèrement. Il se met à jurer, à hurler. Il attrape l’engin qui s’est brisé au sol, comme à la recherche de quelqu’un sur qui passer ses nerfs.
Il regarde fixement vers toi. Il vient de remarquer ta présence.




samedi 12 avril 2014

Freestyle 2

Là. 
C’était dit. 
Il avait suffit d’un mot. 
Un mot, pour voir son monde s’écrouler. 
Pour voir les immeubles se ratatiner, puis s’effondrer sur eux-mêmes. Pour voir les droites se courber. 
Pour voir les murs se rapprocher. Pour voir le temps se dilater, puis s’effondrer sur lui-même.


Le sang lui avait éclaboussé le visage, tandis que la lame, émoussée, allait et venait dans le ventre de la femme. Elle n’avait pas crié. Il n’avait pas crié non plus. Tout autour les gens haletaient, hurlaient. Un enfant s’était réfugié dans les jupes de sa mère. Un homme avait posé un genou à terre, et pleurait, paralysé. Un autre homme était tombé dans les pommes. Une femme criait et se débattait. On pouvait distinguer des « faites quelque chose ! » ou des « arrêtez le ! ». 
L’homme au couteau avait relevé la tête et ne souriait pas. Ses yeux, écarquillés, étaient ronds, blancs et gros. Il essuya son visage avec la manche de sa chemise, blanche, qui devint rouge. « Mais arrêtez le ! ». L’homme lâcha le couteau et s’essuya les doigts sur son pantalon, blanc lui aussi. Il s’était blessé à la main, qu'il regardait saigner. Il voulu partir de là, mais la foule se pressa contre lui pour l’immobiliser.
Il prit quelques coups, mais ne dit rien jusqu’à ce que la police révolutionnaire l’embarque. 
Là, il bredouilla un « pardon ».

vendredi 11 avril 2014

Poème



Mon corps est un trou. Un trou dans un trou.
Quand je regarde le vide, je suis aspiré.
Je laisse mes jambes pendre, au dessus de lui.

Tout autour la ville.
Tout autour les gens qui prient sur des tapis.
Tout autour le jardin.
Et au milieu mon corps qui se jette dans le trou.

Ma bouche est un trou. Un trou dans trou.
Un trou qui parle une langue que je ne comprends pas.
Un trou qui hurle quand mon corps tombe.

samedi 5 avril 2014

Freestyle




En dessous


En dessous
je suis en dessous.

Ici ma sœur y est enterrée. Un petit parterre de fleur et de mauvaises herbes. J'y vais tout les soirs de septembre. Parfois il y a du monde, mais je ne reconnais personne. Ils ont des airs triste. Parfois il n'y a personne. Alors je marche dans l'allée, en faisant comme si je connaissais ceux qui y sont enterrés, là, sous des dalles de ciment. Mes pas sont des mortiers.

Ça fait des années que tout a été englouti par des sables mouvant. Du goudron. L'asphalte avale les gens, et elle les recrache sur les hauteurs. Des parpaings dans la gueule.

Béton
Bitume
Baston
Bagarre

Les ouvriers sont abrutis après avoir sniffé la réserve de kérosène. Ils se lancent des morceaux de gravats après la journée de travail. Comme des gosses. Sauf que personne ne rit.
Le ventre mou de la cité est une guerre contre soi-même. Les gens s'affrontent dans des duels à mains nues. En pleine rue. On dirait une photo de guerre.

Quand je sors du cimetière je vais dans mon lit. Un lit de prisonnier. Un lit sur le mur. Je m'y appuie, ça me fait me sentir en sécurité. Je suis une araignée qui loge dans les recoins.
Parfois je rêve de voir ce qu'il y a en dessous.
En dessous du sable gris.
En dessous de la ville.

Il paraît qu'il existe des géants qui peuvent toucher le dôme du ciel. Les seuls géants que j'ai jamais vu sont ceux qui mangent les hommes. Le cimetière est leur poubelle.

Ici on ne sait plus où s'arrête la route et où commencent les maisons vides. L'habitude est notre repère. Quand je doute, je risque ma vie.
Je bosse à l'usine, moi aussi. Dans les cheminées sans issues. Je racle, jour après jour. Les moines nous remercient.

Ma maison est simple. Elle a quatre murs, un lit. Un trou. Deux trous. Je préfère manger dehors. Seul, si possible. Parfois je croise un collègue, un patron, un frère. Alors je pétris les illusions. On parle des filles, des mères, des sœurs. On me demande si je vais encore au cimetière. Tout les jours de septembre, je réponds. On fait une mine consternée. On me propose d'aller casser des cailloux.

Pierre
Papier
Marteau

Je perds.

Au cimetière mon père y est enterré.
Je vois mon nom dans la pierre.