samedi 11 janvier 2014

L'esplanade est vaste

Deuxième texte. Destiné à une anthologie sur les zombies à sortir chez Griffe d'Encre.
Texte refusé. "J'ai le regret de vous annoncer, etc..".
Moi je l'aime bien ce texte. Peut être parce qu'il est inspiré d'une chanson de Psykick Lyrikah (enfin, plus précisément, de Iris et Arm). Ou parce que le défi narratif était assez fun à écrire.
Ça casse pas trois pattes à un zombie, mais ça devrait vous faire passer du bon temps pendant un petit quart d'heure.
En pdf ici.




L'esplanade est vaste



Y'a plus personnes à bousculer. C'est le vide autour de moi. Je cours dans ce vide, j'ai l'impression
que je vais tomber. Y'a plus personnes pour me retenir. Je suis à deux doigts de m'envoler.
Y'a plus personnes pour s'excuser.
Sur l'arête des trottoirs je crache mes poumons. Je ne compte plus les kilomètres qu'il me reste à
parcourir avant que zéro heure n'expire.
Faut que j'arrive avant minuit pile. Minuit pile, à l'autre bout de la ville.

La chaussée est glissante. Je manque de tomber en dérapant sur la peinture des couloirs de bus et de
la signalisation. Je me rattrape in extremis à une barrière de sécurité. Y'avait personne pour voir ce
miracle. Je remonte une rue déserte aussi vite que possible. À grandes foulées. Je me baisse, je me
penche en avant, comme dans les rêves. Centre de gravité, aérodynamisme. Si je pouvais
j'agripperais des barrières pour me propulser. Mes jambes me crient de ralentir. Impossible. L'onde
de choc me remonte dans les reins. Ma gorge produit des glaires. Je crépite. Si je rate un virage, je
suis mort.

Le centre ville. C'est le passage le plus dangereux. Je tourne la tête à droite, à gauche. Des portes
ouvertes, des poubelles, des déchets. Des trous dans les murs. Des ombres dans l'émeraude des
lampadaires. Quelques restes des devantures, du verre cassé, des cartons qui s'endorment.
Pas un bruit. Pas même celui du vent. Mes pas résonnent dans le silence. J'ai l'impression qu'on me
suit, mais ce n'est que moi. Moi et mon écho. Moi et mon ombre.
Je manque de m'encastrer dans la vitrine d'une publicité qui émerge de nulle part. Une publicité sur
ce qu'il reste d'un arrêt de bus. Ça fait longtemps qu'ils ne sont plus en circulation, mais je donnerais
tout ce que j'ai pour en voir arriver un. Je me retourne quand même, au cas où.

Je remonte une interminable file de voitures vides et abandonnées. Je talonne les coffres, les roues
arrières.
Je réduit ma course. J'ai l'impression de sauter au ralenti, mais à toute vitesse. J'essaye de mettre
mon poids sur la pointe de mes pieds. Les trottoirs sont des lames qu'il convient d'éviter.
L'air est pur. Pur et frais. C'est drôle, au milieux de ces bagnoles qui n'ont pas bougées depuis des
semaines. J'essaye de me remémorer l'odeur des pots d'échappements, leurs toussotements. Les
vapeurs d'azote. Le ronronnement. Le silence me semble assourdissant. Je regarde dans les
véhicules, avec attention. Je croises les doigts. Je récite un petit mantra. Je le murmure, comme pour
conjurer le mauvais sort. Ralentis, sans un bruit. À pas feutré. N'essaye même pas de soupirer, ou de
te racler la gorge. Ça pourrait mal finir pour toi.
Je saute par dessus la rambarde pour m'enfoncer dans la verdure. Le jardin public est éclairé par des
lumières herbeuses. Vert sur vert. Je m'y habituerais jamais.

Après avoir sauté le muret, je manque de me fouler la cheville. Je suis retombé mollement,
lourdement, sur le sol. Un sac à patate. Une merde. C'était moins une. Je reste par terre, quelques
instants. Je me rends compte que mes muscles sont en feu. La douleur saille. Le fond de ma gorge
me brûle à chaque inspiration. Mes cuisses pissent de l'acide, alors que mes chevilles semblent sur
le point de céder. J'ai les yeux humides.

La traversée du parc m'a déjà pris dix minutes. J'ai foncé comme un dératé pour pas tomber sur
quelqu'un. Mon sang circule comme de la purée. Il reste bloqué dans ma tête, elle pèse une tonne. Je vais tourner de l’œil. Faut que je m'oxygène. Je commence à avoir une migraine. Ma vision se
trouble. J'ai pas besoin de ça, merde !

Je me suis déclenché une pointe de côté, en sautant par dessus les restes d'un corps à demi-dévoré.
Je peux pas me permettre de freiner ma course. J'ai pas vu si le corps était toujours vivant, ou s'il
était mort. Je dois garder le rythme. Je diminue. Je cours en appuyant sur mon ventre, comme un
blessé dans les films policiers. Mon cœur en profite pour larguer une de ses tachycardies. Ma
respiration prend deux G dans la gueule. Je crache, encore. Je m'en mets sur le menton.

L'esplanade est énorme. Je ne vais pas la contourner, ça me prendrait trop de temps.
J'escalade.
La terrasse est vaste. Je perds du temps à me repérer dans tout ce vert. C'est comme si je regardais à
travers une lunette infra-rouge, ou une bouteille de pinard. Connerie de néons.
C'est rempli de colonnes. Une chair de poule en béton. Sans doute que ça devait servir avant, j'en
sais rien. En tout cas c'est parfait pour se planquer.
Je décide donc de la traverser de part en part. Au yeux de tous.
Au milieu du parcours, le ciel s'assombrit. Du moins il me semble. Car il commence à pleuvoir.
À pleuvoir des corps humains. Des membres. Des bras, des pieds, des mains. Des tripes aussi. Je
manque de me faire assommer par une tête.
Je slalome entre la pluie.
Je suis trempé.
Je dois faire vite. Il vont pas tarder à arriver.

Je galope.
Moins d'une demi-heure avant les douze coups.
Mon souffle est de plus en plus court. Je suis lancé comme un bolide en pleine course. En pleine
vitesse. Je me guide au souvenir. À l'instinct.
La route est dégagée. J'accélère le pas. Mon cœur aussi.
Je suis une machine. Un projectile. La chaussée me colle au corps.

Une allée, qui transperce l'esplanade. Une bouche.
J'enjambe les escaliers. Je les descends quatre à quatre. Quatre fois quatre.
Je trébuche.
Je heurte le sol à pleine vitesse.
Mes bras amortissent mon corps. Sous le choc, mon droit se casse au niveau du poignet et du coude.
Et ça n'empêche pas mon visage de rencontrer le bitume.
Deux dents se baladent dans ma bouche. Dans la piscine de sang qu'est devenue ma bouche. La
douleur me fouette si fort que je perds presque conscience. Je hurle des bulles.
J'entends mon grognement qui se répercute sur les murs de la ville vide, comme une balle de tennis.
Un grognement doublé d'un autre bruit.
Un sale bruit.
Un bruit familier.
Derrière moi, un clown mort a attrapé ma jambe et rampe jusqu'à elle. Ses gargouillis racontent la
faim. Je lui donne un coup de pompe dans la gueule et je me relève.
Je me retrouve nez à nez avec deux autres morts. Une gonzesse dégueulasse et une espèce de flic.
Ou ce qu'il en reste. Avec le clown je les avais pas entendu.
Il est facile de mettre la gonzesse par terre, mais le flic, un colosse, un gros, ne vacille même pas
sous mes coups. Il continue d'avancer vers moi, lentement, au rythme des flatuosités qui sortent de
son corps. Il ne devait pas être mort depuis bien longtemps. Après quelques essais de coups de
pieds, je vise les jambes. Les rotules. Elles cassent facilement, et le flic s'effondre dans un bruit
visqueux entrecoupés de pets divers. Je lui colle mon talon dans les naseaux, que je traverse
aisément. Soudainement une douleur vive. Une douleur cinglante. Au niveau du mollet.
Enculé de clown.

Dernier quart d'heures. Dernière ligne droite.
Les dernières minutes pèsent lourd.
Je ne peux plus courir. Je marche en boitant. Je claudique. À plusieurs reprises, je manque de
glisser. J'ai sauté à pieds joints sur la tête du clown. Son cerveau était si malade qu'il avait prit la
consistance d'un chewing-gum rosâtre à la guimauve, mais glissant comme de l'huile. Je m'appuie
sur ce que je peux, du côté gauche. À un moment, dans l’entrebâillement d'une porte, je m'agrippe à
un mort. J'en tombe à la renverse. Sauf que c'était un mort, un vrai. En tombant j'ai gardé son bras
entre les miens.

Je gerbe du sang. Mes deux dents en profitent pour se tailler. Je m'essuie avec le revers de ma
manche.
Au moins ça ne pisse plus.

Il me reste une poignée de minutes. Ma jambe me lance à chaque foulée. Je ne claudique plus, je
clopine. Je la traîne comme si elle était en bois. Et bon sang ce qu'elle me gratte !
Je longe ce que je peux. Mon souffle est celui du dragon. Je crache du feu, des glaires aux couleurs
fuyantes.
Le monde perd peu à peu de sa consistance. Mon sang a de plus en plus de difficulté à se frayer un
chemin jusqu'à mes neurones. Je ne sais déjà plus pourquoi je cours, ni où je vais.
Mes tympans commencent à s'y mettre. En accord avec la migraine, et mon pouls qui doit valser
autour des deux cents. Je le sens, là, au creux de mon bras. Le droit. Qui hurle à chaque nouvelle
empreinte.
J'ai peur de crever avant d'arriver.
Si près du but.

J'arrive au petit hangar. Je perds au moins deux minutes à ouvrir la grille et à retirer la chaîne du
cadenas avec une seule main.
Il est vingt trois heures cinquante huit.

Selma est allongé nue sur le canapé. Elle tient dans ses bras un petit bébé.
Notre petit bébé.
Il y a du sang partout, par terre, sur les coussins, entre ses jambes, mais elle semble aller bien. Elle
me sourit.
« Oh mon amour » je lui dis.
Elle continue de sourire. Je m'approche. Elle est en sueur. Et ça sent atrocement mauvais.
« Tout s'est bien passé ?» je demande. « Tout s'est bien passé » me chuchote-t-elle. Difficile, mais
bien passé. Je l'embrasse sur le front. « Prends-le » qu'elle me dit.
Le.
C'est un petit garçon !
Je tiens le petit avec mon bras valide, je l'embrasse sur son front encore tout dégoulinant des
liquides de sa maman. Il se met à pleurer. Je souris bêtement. Je l'essuie. Je lui chuchote des mots
doux. Je lui souhaite la bienvenue. Je le berce quelques instants. Je savoure la douceur de son corps.
Ses petits poings se ferment. Il continue de pleurer, alors je décide de le rendre à Selma.
« Chhhhht » fait sa mère. Elle me regarde. « Viens là » elle me dit. C'est à son tour de m'embrasser.
« Mon Dieu tu es brûlant ! » qu'elle me dit.
Bien sûr que je suis brûlant. Je viens de courir une heure comme un dératé à m'en faire péter les
rotules !
« J'en peux plus bébé, il faut que je m'assoie » je lui dis.
J'essaye de reprendre mon souffle, qui reste chaud comme de la braise. Lorsque mon cœur ralenti,peu à peu, ma tension pulse brutalement dans mes extrémités, sur mon visage. C'est comme si j'étais
à deux doigts de tomber dans les pommes, mais que ça n'arrivait jamais. Mon corps fume. Ma tête
va éclater. Je crache. Mon palpitant est trop désordonné pour que je puisse compter ses battements.
Ça me distrait.
Et cette foutue jambe qui me gratte.
« Je dois me reposer quelques secondes » je lui dis.
Je ferme les paupières.

Un violent coup dans la mâchoire doublé d'un hurlement criard me réveillent.
C'est Selma, un fusil à la main, le bébé dans l'autre, les yeux exorbités, presque la bave aux lèvres.
« Quoi ?» je réussis à articuler. En disant ça, je sens que certaines de mes dents se sont déchaussées.
Bizarrement je n'ai pas si mal que ça. Ça ne saigne même pas.
« Ta jambe putain ! » qu'elle me dit. Enfin, qu'elle me crie. « Ta jambe ! Regarde ta jambe ! T'es
infecté ou quoi, bordel ? Tu t'es fais mordre ? », elle me demande, en attendant la réponse.
Comme si j'en avais une, de réponse.
« Non bébé, je crois pas » je lui dis.
« Tu crois pas ? » qu'elle me demande. En insistant sur le crois.
« J'ai du me blesser sur la route, sans doute, en venant, mais je me souviens plus, je courrais
tellement vite que j'ai pas dû le sentir... je sais pas... j'ai pas l'impression de... enfin, d'être... »
Elle baisse un peu le fusil. Elle me fixe.
« Je me rappelle pas avoir été mordu, je serais le premier à le savoir quand même tu crois pas ? »
Elle se rassoit sur le canapé dégueulasse. Elle continue de me tenir en joue. Elle repose le bébé.
Elle tremble. Elle soupire et des larmes coulent sur son visage.
« Je te crois » qu'elle me dit. Mais on dirait que c'est pas vrai. Parce qu'elle continue de pointer le
flingue vers moi.
Elle soupire encore.
« Je suis pas infecté » je lui dis, calmement. Je lui fais un sourire, dans l'espoir de quelque chose.
« Je suis fatiguée tu sais ». Elle s'essuie le visage, comme après avoir trop transpirée. Elle pose le
fusil à côté d'elle. Un bref silence s'impose. Un silence bourré de tension.
« Excuse-moi chéri. J'ai tellement peur. Je devrais pas douter de toi. Je dois me reposer un peu, je
crois ».
J'essaye de lui sourire, mais je grimace de douleur. Ma jambe me démange à fond, mon bras droit
me lance, et mon corps entier hurle de fatigue.
« Tu as raison, il faut que je nettoie ça » je lui dis, en désignant ma jambe. « Une sale coupure, on
dirait ». Je ris. Elle me fait un sourire.
Je me lève et l'embrasse.
Je lui dis que tout va bien se passer. Elle s'allonge. Alors je la borde, avec la vieille couverture.
J’emmitoufle le petit que je rends aussitôt à sa mère.
Moi j'opte pour le fauteuil.
Je m'endors aussitôt.

Je fais des cauchemars. Je rêve que je mange de la viande rouge saignante dans un restaurant, mais
je ne sais plus me servir des couverts. Je n'ai pas de serviettes, et je me mets du sang partout. Je
renverse mon assiette en essayant de nettoyer. Alors on m'enchaîne à un poteau et on me jette des
steaks comme à un animal. Je meurs de faim.

Quand je me réveille, je vois le corps de Selma entièrement recouvert de sang, et creusé dans la
chair, par endroit. Mordues. Des trous, des fossés, des brèches dans son torse. Une partie de ses
tripes ont été sorties de son corps et branlent comme une balançoire de jardin. Sa gorge a été
arrachée. Ou plutôt dévorée.

Je tiens dans mes mains deux petites jambes de bébé. On dirait des cuisses de poulet pas bien cuites.

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