samedi 11 janvier 2014

Tout ces trajets que nous n'avons jamais pris.

Premier texte, donc.
Le camarade Léo Henry s'était chargé de le balancer sur le blog de Yirminadingrad. Ici.
Une courte nouvelle autobiographique. Un texte cadeau. Pour le remercier de plein de trucs, et parce que les conditions s'y prêtaient.

En pdf ici.



Tout ces trajets que nous n'avons jamais pris.


Dans la suffocante chaleur nocturne, Yirminadingrad gît sur le rebord de la route, éclaboussé de
sang et d'huile de vidange. Dans le vacarme des cris et des pots d'échappements des deux-temps,
Yirminadingrad trône sur une rambarde de sécurité, arrosé de verre et humide de rosée.
Il est trois heures du matin.
Un fétiche.

Elle m'avait demandé « tu n'as pas un truc pour moi ? » J'avais fouillé en faisant la liste des choses
qui étaient susceptibles de lui plaire, ou non. Des caractères. Des projections.
« Tiens, dans celui-là y'a un truc qui m'a fait penser à ta mère ».
C'était l'argument massue.

Ça avait donc commencé dans l'avion, entre deux navets.
« Je sais pas si ça donne envie ».
Je crois que ça ressemblait trop à la vie. La vie qu'on ne voulait pas avoir. La vie qu'on essayait de
fuir. La vie qui se déroulait dans une langue qu'on ne comprenait pas. À des heures qu'on ne
comprenait pas.

Ça avait donc continué dans les hôtels, minables pour la plupart. Minables mais pas cher. Ça avait
continué surtout le soir, en fait. Au lit. La journée il était bourré au fond du sac comme un caillou
dans une godasse, sous les guides, la bouffe rance, les fringues dégueulasses, les brosses à dents et
les aspirines.

Plus encore, il occupait l'espace des transports. Le train, le bus. Il pouvait servir à la fois d'oreiller
de fortune et de plateau repas. Il recevait la bave des rêves et les miettes des gâteaux sous vide.

Il a exprimé sa véritable nature dans ce bus, là. Plein jusqu'à la gueule. Gelé de clim', sourd du
programme télé rediffusé sur un écran minuscule, le volume presqu'à fond.
Elle était allongée juste devant moi. On en avait pour une trentaine d'heures à passer dedans. Elle a
commencé à feuilleter. Elle s'est endormie.
Pas moi.
Le bus a fait une embardée. Il a oscillé comme un landau. Un landau lancé à toute vitesse sur une
route aux lettres impossibles. Il a finit par se retourner. Les gens, les choses et tout ce qui constitue
Yirminadingrad ont été soustrait à la gravité. Je les vois encore dans l'air, à l'angle du bus qui
inversait son axe de référence, tout en décalage vers la gauche. La scène se passe au ralenti. Un lave
linge géant, presque cosmique. Un lave linge au ralenti. Au moins dans mon souvenir. Je me revois
en train d'essayer de retrouver ma verticalité alors que j'étais allongé sur la couchette.
Ça a partiellement marché, car j'ai atterri debout. Debout sur un mec.
Il faisait noir, et il n'y avait que des cris. J'avais l'impression d'avoir la tête sous l'eau, mais je ne
savais plus où se situait la surface, si elle était en dessous, ou au dessus.
J'ai crié pour savoir si elle était toujours en vie.
Elle l'était. Par terre. Le bras cassé à de multiples endroits. Le front plus gros que mon poing.
On s'est tous redressé. On attendait que le chauffeur brise la glace. Il faisait une chaleur d'enfer. Je
crois qu'on avait tous peur de brûler, à cause de la fumée. J'ai demandé si tout le monde allait bien.
Le type à côté de moi a répondu « non, il saigne ! ». J'ai regardé à mes pieds : un autre type était
allongé sur le sol – sur le tapis de verre. Son visage ressemblait à de la bolognaise. Putain je savais
pas quoi faire.
On était tous pieds-nus. On a foutu des couvertures par terre pour sortir par l'avant du bus.
Je l'ai accompagné, elle tournait un peu de l’œil. Faut dire qu'un gars avec la jambe posée sur la
rambarde était juste à côté d'elle. Il m'a demandé comment c'était. « Ça va » j'ai répondu. Je
mentais. Son genou ressemblait à des biscottes trempées dans de la confiture myrtille.
Moi j'étais sain et sauf. Quelques égratignures. J'ai volé une paire de sandale sur le sol, pour aller
filer un coup de main. Aider à sortir les autres. Aider à sortir les trucs. Je faisais des aller-retour dans le bus horizontal. Dehors, la circulation ne s'était pas arrêtée. C'était un axe principal. Le seul, en fait, pour rejoindre le sud du pays. Ça grouillait de bagnoles pourries, de bus branlants, de mobylettes déchirées. Ça gueulait dans un sabir incompréhensible. Les autochtones n'était même pas affolés. Ils regardaient la scène, comme si elle n'existait pas.
J'ai donc passé une heure à sortir les affaires de presque tout le monde. J'ai fais un petit tas devant la
fenêtre. Quand je suis ressorti, la moitié du petit tas avait disparu. Sauf que c'était pas les passagers
qui les avaient récupéré.
Je n'avais plus rien. Tout ce qui définit les hommes de mon pays, disparu. Les cartes, l'argent, les
lunettes de soleil, le passeport, le walkman, les livres. Rien, plus rien. Juste une chemise, et un short
imbibé. Rien, mais en vie.
L'ambulance est arrivée. Elle est montée dedans, avec d'autres blessés. Je suis resté pour attendre la
prochaine.
Je tournais en rond. Je cherchais quelque chose, j’espérais trouver quelque chose. Quelque chose
qu'on ne m'aurait pas volé. Que j'aurais simplement égaré. Je me faisais des films, des scénarios.
J'essayais de recréer une autre réalité où j'aurais posé mes affaires ailleurs. Mais rien. Nulle part.
Rien sauf ce truc qui était posé nonchalamment sur la rambarde, à la verticale, comme on laisse un
message sur un frigo. Vertical, bien en vue.
C'était Yirminadingrad.

Je suis arrivé à l'hôpital avec Yirminadingrad sous le bras. C'était l'unique relique de mon passage
dans ce pays. Ça et les cicatrices. Il aurait fallu savoir se battre pour réussir à me le prendre.
Elle allait pas trop mal. On allait devoir l'opérer dans un autre hôpital, dans une autre ville. Une
histoire de broches.
Trois hôpitaux, pour être précis.

Défoncée aux antalgiques, je lui avait ramené le Yirmi pour passer le temps. Il était noirci par le
sang séché, gras et glissant des postillons du moteur et de la nuit. Certaines pages collaient. Mais
c'était tout ce qui me restait. Je lui avait ramené comme on donne sa dernière chemise dans les
gelures de l'hiver. Avec une idée de sacrifice.

Elle ne l'a jamais rouvert.

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