Texte refusé pour une anthologie qui ne verra vraisemblablement jamais le jour chez Voy'el (le truc a été lancé il y a deux ans déjà). "Les événements gores décrits ainsi qu'une créature pas assez présente dans l'histoire nous ont obligées à le considéré comme hors sujet."
Avouez que ça fait saliver.
Petite note d'intention : pour les prochains textes, on va revenir à quelque chose de plus "normal", si ce mot a encore un sens ici. Les MAJ vont également s'espacer, je me rends compte que c'est impossible de tenir un texte par semaine - la preuve ces derniers temps. Je vais tabler sur un ou deux par mois.
Restez alerte.
Pas de pdf, je fais la grêve.
Sang Hoon, 5 mai
« Ça n'avait pas
l'air vrai. Dans la rue les gens criaient c'est un monstre !,
assassin !,
pédophile !, il doit payer pour ses
crimes !, et tout ça. D'habitude le silence était partout. Là
ça gueulait. C'était déjà inadmissible. L'armée a bien essayé
de faire taire tout le monde. Dans le sang. Mais personne n'a jeté
l'éponge. Mes camarades déchiraient les affiches de propagandes,
qui parlaient d'acte de dévotion. Acte de dévotion ! Remarquez
on était plus à une contradiction près. On était tellement
oppressé tout le temps, on nous faisait avaler des couleuvres de
forces. Entre nous on appelait ça la menace sourde. »
Q
« Parce qu'on ne
pouvait rien dire. Tout était menace. Ton voisin, ton camarade, ta
femme. On pouvait te dénoncer pour des choses dont tu n'avais même
pas conscience. Même pendant le bordel, on ne pouvait jamais être
sûr que l'autre n'était pas un infiltré. Mais on n'a rien lâché.
Et ça a payé. »
Q
« Le poète officiel
avait parlé de la fin de la grisaille bouleversante des boulevards
déserts. On occupait la ville. Elle était à nous. La place kim
il-sung. L'arc de triomphe kim il-sung. L'hôtel ryugyong. Un
camarade avait même grimpé en haut de cette chose, un énorme cône
de trois cent mètres abandonné, qui a fini par servir de QG à la
révolte. A l'époque on disait révolte, on n'osait pas parler de
révolution. On était timide, bouleversé. On avait tous grandi au
milieu de ces murailles d'immeubles fades de même hauteur qui
n'avaient jamais bougé depuis des décennies et qui, soudainement,
brillaient des feux insurrectionnels qui embrasaient les peintures
nationales. Au feu ! qu'ils criaient, prenant l'eau du fleuve
qui encerclait la ville, comme pour éteindre l'incendie qui secouait
l'inébranlable topologie de pyongyong. »
Q
« Ça on ne l'a su que
bien plus tard. Il y a eu la coupure générale, si c'est de ça dont
vous parlez, qui a quand même été assez
efficace – pas assez contre le bouche à oreille, bien sûr. Nos
méthodes archaïques nous ont certainement aidé, sur ce coup là.
On ne nous attaquait pas seulement sur notre identité, mais sur
notre morale. Nos tabous. »
Q
« Non,
ça nous l'avons su une fois que le problème était réglé. Ça n'a
étonné personne. »
Q
« On
n'avait pas une grande connaissance de la politique étrangère,
c'est le moins qu'on puisse dire. Mais quand on a entendu que les
japonais renforçaient leur présence sur senkaku, ou que la chine
rompait ses liens avec nous, ou que la corée du sud appelait à une
intervention militaire immédiate (ils n'attendaient que ça), ou que
les américains se déclaraient prêt à intervenir pour la
démocratie, effectivement, ça n'a étonné personne. »
Q
« Il
faut savoir que pyongyong est réservée à l'élite politique et à
leurs familles. On n'y rentre pas comme ça. Moi j'étais un simple
soldat, et quand j'ai vu arriver des gens en train de hurler ce n'est
pas un homme qui fait ça ! C'est moins qu'un homme ! Un
animal ! Un tigre ! Un tigre malade !, j'ai eu la
frousse. On les a laissé passé. C'était risqué ! Et
rapidement nous nous sommes joint à eux, tout naturellement. »
Q
« 35
ans. 20 dans l'armée, comme gardien. C'est le bas de l'échelon. Mes
parents étaient soldats eux aussi. Ils sont mort pendant la grande
dévoration. »
Q
« Oui,
c'est comme ça qu'on appelle la famine qui a sévi pendant les
années froides. Parce que les gens se mangeaient entre eux. Moi j'ai
été épargné, parce que j'étais dans la capitale. Et puis un jour
mes parents sont partis en mission à la campagne et ne sont jamais
revenu. Le lieutenant colonel m'avait montré une vidéo où on
voyait une espèce de guet-apens avec un petit garçon enfoncé dans
la glaise en guise appât, et trois autres hommes déguenillés et
rachitiques se jetant sur mes parents ayant bravé les pièges de la
boue pour aller secourir l'enfant. Aussitôt égorgés, leurs corps
se faisaient traîner par les hommes jusqu'à se retrouver hors
champ, dans un petit bois maigre et dévasté, un petit bois d'arbres
nus mais sans feuilles mortes. Une rivière de sang traçait une
courbe sur le sol gris jusqu'à l'angle mort de l'image satellite,
d'où l'on devinait une maigre forêt remplie de cadavres et d'ombres
mouvantes. »
Q
« A
cette époque là non, je ne crois pas. Peut être qu'il y avait déjà
quelque chose qui grondait. Une colère. Je ne sais pas. Peut être
que ce qui s'est passé n'a fait que déclencher quelque chose qui
était déjà là avant. »
Q
« Kim
jong-song était quand même notre guide ! Notre grand
camarade ! Le grand successeur ! C'était notre idole,
notre roi ! Descendant de kim il-sung, le grand leader, et
défenseur du juché ! Imaginez le raz de marée quand vous
apprenez que l'homme, en qui vous et toute votre famille aviez confié
votre vie et votre pays, a mangé ses trois fillettes et son petit
bébé. Imaginez. »
Q
« De
la folie furieuse, oui ! Les enfants de kim jong-song
s'appelaient kwang ja, kyong hee, et shook-joo. Aucuns ne
s'appelaient kim (ce qui, à l'époque déjà, nous avait paru
bizarre). Les officiels n'avaient rien osé dire. De toute façon la
moitié d'entre eux avait été remplacé, nettoyé et envoyé en
camps de rééducation. Son nouveau né, un petit garçon, n'avait
pas encore de nom. Apparemment, il aurait commencé par lui. À lui
déboîter les os avant de le débiter comme un poulet. Vivant. Rien
que de l'évoquer ça me donne la nausée. Aujourd'hui on peut voir
des caricatures du guide en tigre attablé devant une assiette
d'enfants. Il paraît que ça marche du tonnerre en occident. Pour
nous, ça ne prête pas à rire. Ça nous secoue au sens propre.
Comme un cauchemar devenu réalité. »
Q
« C'est
un peu long à expliquer. Une histoire qu'on nous apprend quand on
est petit. Que
nos ancêtres tarirent le lait de la terre et qu'un homme sain, jiso,
descendant des baekso, décida de sacrifier ses repas afin de nourrir
le rang de ses camarades. Accablé par la faim, il souhaita mettre
fin à ses jours en se jetant du haut d'une falaise. En haut de
celle-ci, il découvrit une vigne dont il dévora les raisins. À cet
instant, jiso découvrit les cinq saveurs primordiales que sont
l'aigreur, l'amertume, le salé, le doux et l'épicé. Lorsqu'il
retourna auprès de ses camarades, il leur fit partager sa
découverte. Les camarades qui mangèrent le raisin eurent des dents
qui se mirent à pousser sur leur visage. Du venin en sortait par
torrent. Ils avaient mangé des hommes, et se faisaient punir pour
ça. Ils devinrent impurs et sales. Détournés des dieux, leurs
enfants naissaient monstrueux et difformes. Ils ressemblaient à des
animaux. Les malades étaient convaincu qu'il fallait boire à
nouveau le lait de la terre pour guérir du venin qui les habitait.
Ils attaquèrent le château des ancêtres et rasèrent la forteresse
jusqu'à y débusquer la source du jiyu qui se répandit alors sur le
sol et infecta la terre. Les malades moururent de faim, ainsi que
tout les habitants qui avaient survécu à l'assaut. L'infection se
répandit, et le pays entra dans la pire famine de son histoire,
connue sous le nom de la grande dévoration. Hwang-gung, l'un des
gardiens de l'humanité, supplia la grande intelligence kim jong-il
de les pardonner. Ce dernier jura qu'il ferait tout ce qui est en son
pouvoir pour restaurer l'honneur de son peuple. Il rassembla les
grands esprits céleste pour rétablir la bonne santé de la terre.
Les grands esprits lui demandèrent quel prix était-il prêt à
payer. Kim jong-il leur dit votre prix sera le mien.
On
ne saura jamais ce qu'il dût débourser. Hwan-gung, inquiet de ce
que Kim jong-il pourrait faire, demanda à hwanin s'il pouvait
descendre sur terre pour gouverner les terriens. Ce dernier accepta.
Alors qu'il était occupé à enseigner les rudiments de l'existence
aux humains, deux animaux virent le voir : un ours et un tigre.
Ils souhaitaient devenir humains. Hwan-gung
accepta, à une condition : qu'ils arrivent à tenir cent jours
au fond d'une cave sans lumière à ne manger que de l'armoise et de
l'ail. L'ours réussit, et devint une femme, la mère du Peuple. Le
tigre, qui n'avait pas assez de courage, échoua, et s'enfuit. Le
tigre croisa une femme dans les montagnes. Alors qu'il s'apprêtait à
la dévorer, elle lui proposa d'échanger sa vie contre celles de ses
quatre enfants, trois fillettes et un petit garçon. Le tigre
accepta, mais dévora quand même la femme, après qu'elle lui eut
indiqué où se trouvait sa maison. Le tigre rusa pour entrer dans la
maison, en se faisant passer pour la mère des enfants. Ils ouvrirent
au tigre, qui demanda à voir le bébé. Le tigre emmena le bébé
dans la cuisine et commença à l'engloutir lui-aussi. Lorsque les
fillettes comprirent que le tigre était en train de ronger les os de
leur petit frère. Elles s'enfuirent pour se cacher en haut d'un
arbre. Le tigre essaya de monter, en vain. Elles avaient répandu de
l'huile sur le tronc, et le tigre glissa. Ce dernier alla chercher
une hache et entama l’ascension de l'arbre. Les fillettes,
terrorisées, prièrent le hannunim de leur envoyer une corde
d'argent. Elles grimpèrent. Le tigre, arrivé au sommet de l'arbre,
voyait que les petites filles étaient toujours hors d'atteinte.
Comment avez-vous fait pour aller si haut ? Prie le
hannunim pour qu'il t'envoie une corde pourrie ! Le tigre, pas
bien malin, pria pour une corde pourrie. La corde cassa, et le tigre
mourut. Les fillettes étaient allées tellement haut qu'elles furent
transformées par le hannunim : l'une devint le soleil, l'autre
devint la lune, et la dernière devint les étoiles. Toutefois, les
petites furent écartelées par des distances faramineuses. Kim
jong-il proposa de les réunir en un seul et même endroit, afin
qu'elles ne s'éloignent pas, mais au contraire, qu'elles restent
ensemble en se tournant autour, indéfiniment. Il demanda
l’autorisation à hwan-gung, qui accepta. Par le simple pouvoir de
sa pensée, kim jong-il réussit à distordre le temps et l'espace en
un système qui portera le nom de système solaire. »
Q
« Prémonitoire,
oui, c'est le mot. Des suites de la grande dévoration, les
nouveaux-nés, issus d'une union forcée entre les membres d'une même
famille, au régime alimentaire essentiellement basé sur de la chair
humaine, montraient des signes d'anomalies génétiques. Les
scientifiques de pyongsung parlaient de maladie du cri du chat,
maladie de charcot, maladie de werner, progéria, syndrome de marfan.
Je serais bien incapable de vous dire en quoi ça consiste. Ils
n'avaient pas réussi à isoler ni à identifier une causalité
organique d'origine cannibale. Pour kim jong-song, cela ne faisait
aucun doute : son règne se terminerait en même temps que celui
de l'humanité. Ces anomalies n'étaient que l'addition payée par
l'homme pour son acharnement à refuser la mort : le signe
annonciateur de la renaissance par la destruction. »
Q
« Ça
n'était pas sans précédent. Kim jong-song, en tant qu'héritier,
était considéré comme un dieu – un
hanunim,
un maître des cieux. Le mudang
officiel du parti lui avait prédit la destruction du moyen-orient.
Quand le lait de la terre viendra à manquer, les hommes se
diviseront jusqu'à ne devenir qu’épices. Le suicide nucléaire de
vladivostok avait fait des dégâts. Le primore n'était que cendre
et famine. Le destin sibyllin de jiso se réalisait à nouveau,
tronqué, oblitérant l'avenir d'un peuple : payant le tribut de
la traite du lait, les russes, survivants épuisés de l'atome mais
irradiés, avaient des dents qui leurs poussaient en travers du
visage, tandis que leur sang se gorgeait d'acidité. Leur propre sang
devenait leur propre poison ! Ils s'entre-tuaient. Comme nous.
Ils réalisaient la prophétie, mais à l'envers. »
Q
« Il
avait exhorté les survivants à rejoindre nos rangs. Comme le
bronze, le bras ouvert sur un futur radieux. Il avait proposé aux
victimes de retrouver leur nature d'être purs d'avant l’apocalypse,
de trouver la lumière dispensée par la morale du Juché. Élever
leur âme jusqu'à y soigner les meurtrissures de leurs corps. Nos
voisins seraient enfin libérés de leur misère, en jouissant de la
richesse toute relative de notre pays. C'était
ça ou mourir de maladie dans la poussière radioactive.
Seulement,
le résultat n'avait pas été à la hauteur des attentes de kim
jong-song. Les russes, hommes de fiertés et d'honneurs, nous avaient
attaqué dès leur arrivée après la traversée du continent chinois
– bien heureux de pouvoir faire commerce au passage. La répression
avait été sans pitié. Ce peuple ancestral, affaibli, avait été
balayé comme un souffle sur une table poussiéreuse. Les cadavres
squelettiques s'étaient superposés sur la place kim il-sung, comme
un avertissement. Je vous ouvre les bras, et vous voulez tuez votre
sauveur ! disait-il avec son autorité naturelle. C'était
impressionnant. On était à ce moment là encore plus patriote que
jamais. »
Q
«
Oui, sans doute. Il était tellement haut qu'il ne pouvait pas
décevoir. Il n'avait pas le droit de décevoir. C'est sans doute
pour ça que l'histoire du poulet ça nous a laissé un peu sur notre
faim. C'était peut être ça, la chose dont je parlais avant. »
Q
« Les
trois pattes. A travers les barbelés, le grand camarade avait
demandé une visite officielle auprès de son cousin, voisin et
néanmoins ami le premier ministre kyu bong-soo afin de voir le
miracle de ses propres yeux. Le sud-coréen avait accepté la
demande, qu'il avait transformé en invitation. Afin de discuter des
enjeux politiques, économiques et sociaux d'un rapprochement entre
les deux corées, ou quelque chose comme ça. La sécurité avait été
renforcée, les mines entre les deux pays multipliées par deux.
L'espace aérien était sous contrôle satellite chinois. Le
périmètre étanche était occupé par les russes d'occident. Les
alliés étaient sur le qui-vive, les médias se bousculaient. Je me
rappelle des images de la chaîne nationale. Les deux chefs se
toisaient sans rien dire, comme pour honorer cette vieille tradition
entre les soldats du nord et du sud le long de la frontière. Le
grand camarade avait les blancs. Il bougea en premier. Il exigea de
voir le poulet de ses propres yeux avant de pouvoir traverser la
frontière. »
Q
« Oui !
Kim jong-song était accompagné de son mudang
et
de son armée de main, dont les effectifs montaient à plusieurs
centaines de membres. Tous à la DMZ, les bras remplis d'offrandes.
Il avait déposé le kosa que l'homologue regardait avec des grands
yeux. Ce dernier devait ignorer ce que signifiait ces dons, cette
nourriture sans viande, ces amas de fleurs, des kimjungila, des
kimilsugnia, et ces jangseung !
Ça
faisait des années que les rudiments de la tradition avaient dû se
noyer dans les remous du pouvoir capitaliste. Le sud calquait son
déclin à venir sur celui des états-unis, brûlant les pigments de
la tradition dans celles de la consommation vidéo-ludique. Kyu
bong-soo était tiré à quatre épingles – cette rencontre était
une première historique depuis plusieurs générations ! Il
arborait une coupe de cheveux modeste, entre la brosse et la mèche
dégradée. Son costume cravate noir et sobre contrastait avec le
bleu-vert des troupes casquées qui l'entouraient. On aurait dit un
enterrement, plutôt qu'un traité de paix. À côté de lui, Kim
jong-song était serré dans son trois-pièces rougeâtre et fade,
tiraillé par une double ceinture, un pantalon verdâtre trop étroit,
et affublé d'une espèce de clochard céleste. »
Q
« Il
y a une blague à ce sujet. Quand kyu bong-soo fit appeler les
gardiens, afin qu'ils lui amènent le poulet à trois pattes. En
voyant haesik – c'était son nom – kim jong-song pleura. Il se
tourna vers son mudang afin de lui demander ce qui lui arrivait. Que
m'arrive-t-il, mudang ? Vous
pleurez, mon camarade. Je pleure ? Mais qu'est-ce que ça
signifie ? Que vous êtes émus, mon camarade ! Il paraît
que la dernière fois qu'il avait pleuré – c'est à dire la
première –, c'était lorsqu'il avait stérilisé le foyer
contre-révolutionnaire de son petit frère, qui avait eu des
rapports sexuels avec une étrangère. Ce qui était passible de
peine de mort, il ne pouvait pas l'ignorer. Femme, parents, grand
parents, enfants, oncles et tantes étaient coupables eux aussi, par
association. En tout logique le leader ami aurait du mettre fin à
ses jours, mais il estima que l'infection n'avait pas pu contaminer
l'inébranlable pureté de sa filiation directe, impénétrable et
inviolable d'avec le sang de l'éternel. Enfin, peu importe.
Aujourd'hui on peut voir que des militaires avaient filmé la scène
et l'avaient mise en ligne. On voyait kim jong-song qui s'essuyait
les yeux. Il était ébranlé. Son émotion était le signe d'une
délicate attention de la part des dieux. Il demanda à son mudang
d'y
faire honneur. Le mudang commença alors un kut, rapidement suivi par
kim jong-song lui-même. Les militaires n'en revenaient pas. Je
revois encore leurs têtes ahuries. Là, sur la frontière, sur la
limite d'avant la guerre totale ; là, dans ce préfabriqué où
pourrait se déclencher la fin du monde sur un malentendu, le grand
camarade, qui était gros et gras et mou, dansait avec son fou, un
homme sec, maigre et chétif. Ils arquaient les jambes de façon à
former un losange, et leurs bras, telles des droites infinies,
oscillaient vers le ciel au rythme des mantras scandés par les deux
fous. Hwaniiiiiiiin, demi-tour, paumes sur le torse, jambes fléchies,
hwanuuuuuuung, demi-tour, pas en avant, frappe des deux mains, puis
paumes vers le ciel, tanguuuuuuuun, frappe du pied sur le sol, frappe
dans les mains, bombage du torse. On apprend ça à l'école. »
Q
« On
a prit ça pour de la propagande étrangère. Kim jong-song était
fou à lier ; kim jong-song était toxicomane, en crise de
manque, accro à la pornographie ; kim jong-song était possédé
par des démons ; kim jong-song était un prophète, un
messager ; kim jong-song tendait la main vers ses frères de
sang ; kim jong-song préparait un coup militaire ; kim
jong-song manipulait l'opinion par un faux rapprochement ultra
médiatisé organisé par ses conseilleurs. Au final tout ça
pourrait être aussi bien vrai que faux. »
Q
« Notre
version c'était quelque chose comme, nous avons longuement discuté
d'un accord de paix avec notre voisin nord-coréen. Il n'est pas
impossible que dans un futur proche, le rêve de plusieurs
générations de citoyens se réalise enfin : voir la frontière
qui nous sépare de notre peuple se briser, voler en éclat, et voir
la grande corée s'unir à nouveau et retrouver le prestige de notre
civilisation millénaire ! »
Q
« Oui,
je m'en doute. A l'époque, non. L'esprit critique, ce n'était pas
ce qui nous caractérisait le mieux. On n'avait pas le droit. »
Q
« C'était
un imbécile doublé d'un malade mental. »
Q
« Il
paraît que son haleine avait failli lui faire tourner de l’œil,
atroce mélange d'ail pourri et d'armoise vulgaire qui aurait baigné
dans l'urine – ce qui expliquait peut être ses yeux exorbités et
l'impression qu'il était franchement en pleine crise
d'hallucination. Il avait proposé l'unification à la condition que
kyu bang-soo lui offre l'un de ses poulets à trois pattes. C'était,
selon ses propres dires, la victoire du miracle ésotérique des
samguk sur le péché d'orgueil de l'homme de terre. »
Q
« Non.
A vrai dire certains d'entre nous sont encore sceptiques à cette
idée. »
Q
« Oui.
Je pense pour ma part qu'il prenait les samguk au premier degré, qui
sont moins des doctrines qu'un ensemble de contes et légendes qu'on
raconte aux enfants. Il croyait vraiment aux goupils à neuf queues,
au cheval ailé, aux œufs fantômes ! Il y avait tellement cru
qu'il avait pratiquement réalisé des goupils à neuf queues et des
chevaux ailés. Il était allé chercher des ingénieurs chez nos
voisins chinois, pour la biotechnologie. Ils avaient validé le
projet et investi une petite partie de leur PIB dans le développement
de monstres surnaturels. C'est là dessus que les sceptiques mettent
le paquet. Quoiqu'il en soit, en quelques mois, les premiers
chollima, chevaux greffés, galopaient dans les jardins de la
résidence de kim jong-song. Ils n'arrivaient pas à faire
fonctionner leurs ailes, mais ce n'était qu'une question de temps.
Un kumiho avait réussi à vivre pendant quatre jours avant de mourir
de complications post-opératoires. Kim jong-song le fit empailler et
installer sur son bureau personnel, comme preuve irréfutable des
réalisations indicibles des grands anciens. Il y avait une peinture
de ça, sur la place kim il-sung. On dit qu'il lui arrivait souvent
de caresser ses neufs queues, pour lui porter chance et prospérité.
Lui-même se considérait comme le yaksha, divinité double entre la
fée et l'ogre, l'ange et le démon. Il était censé compléter
ainsi la sainte trinité animale. Malheureusement, il lui manquait
quelque chose pour réellement advenir en tant qu'entité spirituelle
immortelle. Ce quelque chose avait un lien avec la fondation de notre
nation. Avec la fondation même de l'humanité ! Du soleil !
De la lune ! Des étoiles ! Ce quelque chose, c'était
manger ses enfants. »
Q
« A
pyongsong. C'est notre ville dédiée à la science. C'est là qu'on
a trouvé des animaux modifiés génétiquement, chirurgicalement,
mécaniquement. Des animaux et des humains, parfois les deux en même
temps ; des animaux et des choses, innommables, hors du monde et
de la réalité, comme ce ki'lin,
corps
de cerf doté d'une queue de vache, de sabots, d'une crinière de
cheval et d'une tête de dragon. Le ki'lin gémissait, attaché à
une poutre tel un lion de chapiteau, tel un roi déchu dont le règne
finira dans les coups de fouets d'un riche propriétaire. Devant
cette horreur on a tout brûlé. Les sceptiques s'appuient là
dessus, sur le manque de preuve. »
Q
« Parce
que c'est intolérable, ce refus de la vérité. C'est comme si on
nous volait notre mémoire, notre cause ! »
Q
« Rason,
kumgangsang, sinuiju, kaesong, et pyongsong. Pyongyang, elle, était
littéralement encerclée. Les militaires se confondaient avec les
civils. On portait les mêmes uniformes, les mêmes coupes de cheveux
bien dégagées sur la nuque, avec la petite raie de côté. On ne
savait plus qui obéissait à qui, ni qui tirait sur qui. Eux non
plus, par ailleurs. Un camarade surveille un camarade surveille un
camarade. La menace sourde. Pour la forme, certains avaient un peu
résisté, mais ils s'étaient rapidement joints à la révolution
populaire, qui se propageait dans la totalité du pays. Puisque
personne ne pouvait différencier personne, l’unité des camarades
engrangeait une force que personne ne pouvait arrêter. Les
administrations brûlaient, les bureaucrates étaient enfermés, puis
exécutés. Les statues des nombreux membres de la dynastie était
renversée, brisée, fondue.
On
recevait des armes de nos voisins chinois, japonais et russes. La
communauté internationale jubilait, officiellement. Elle qui n'était
jamais intervenue ni contre ni en faveur d'une quelconque question à
notre endroit. »
Q
« On
avait adopté le drapeau de la corée du dud comme emblème ; à
la différence près qu'on avait remplacé le taeguk rouge et bleu
par le visage d'un dokkaebi rouge et démoniaque, à quatre cornes,
symbole de la révolte, de la dissidence, de l'insurrection. »
Q
« Pulgasari. »
Q
« Quelques
slogans, assassin !, pédophile !, la corde pour les
goinfres !, et d'autres qui ne voulaient rien dire. Nos
militants exhortaient la foule au son des taepyeongso, écrivant
sur les murs de marbre du métro des invitations au soulèvement.
Nous gravions le cuivre, nous arrachions les lustres, nous
détournions des voies. Il fallait souligner l'importance capitale
d'une libération idéologique du peuple nord-coréen. D'autres
semblaient craindre un embrasement des idées marxistes. Les Chinois
parlaient de danger économique concernant le rétablissement d'une
corée unifiée, la russie s'enthousiasmait du retour d'un nouvel
allier dans l'échiquier politique. L'unification, ou tout du moins
l'idée de l'unification, faisait peur. On peut le comprendre. Notre
pays protégeait la chine de la corée du sud trop envahissante, elle
servait de prétexte à la présence américaine dans la péninsule,
tout comme celle des japonais, qui en profitaient pour appuyer leur
influence. De son côté, la corée du sud ne souhaitait pas payer la
facture de toutes nos millions de bouches à nourrir, à habiller, à
loger, à soigner. L’exultation officielle de la communauté
internationale cachait en réalité une inquiétude sur le
catastrophisme politique à venir. »
Q
« Il
a fallu apprendre à s'en servir, bien sûr. Les premières heures,
un flot ininterrompu d'informations. Des questions, des conseils, des
promesses. Un nouveau monde, déjà ! Comme la découverte de
l'altérité. »
Q
« Kim
jong-song était tapis dans son minuscule bunker anti-atomique,
petit, froid, étroit, et qui sentait le renfermé. Il ne devait pas
comprendre pourquoi ses compatriotes se soulevaient soudainement
contre lui. Lui qui avait toujours œuvré pour la grandeur et le
bien-être de la nation. Lui qui avait toujours tout sacrifié, même
ses quatre enfants. Lui qui était même allé jusqu'à les
dévorer... Il avait même gardé quelques morceaux (doigts,
oreilles, pieds). On les a retrouvé dans la cantine. Mauvais œil.
Il était donc là, enfermé, emprisonné, à quelque dizaines de
mètres sous le sol. Allongé sur son lit à baldaquin en béton, il
dégustait un thé à l'ail et à l'armoise infusé trop longtemps.
Tout autour de lui semblaient se mouvoir des fantômes en forme
d’œufs et des dragons maritimes qui s'enroulaient autour de lui.
Avec le recul on se demande si c'était pas l'infusion qui nous a
fait halluciner. Mais ça vous fiche un coup. On n'y croyait pas nos
yeux. Kim jong-song était là, nu, il frissonnait, à sentir sur sa
peau les écailles glacées de la queue du yongwang, qui lui
chatouillait les pieds avec ses longues moustaches. Un ours éventré
se frottait contre son corps, tandis que jeosung saja, l'ange de la
mort, lui caressait le visage en lui murmurant des ils arrivent...
ils approchent..., à l'oreille. Ils s'enroulaient dans une étreinte
mystique, d'où s'échappait une lumière plus vive que le plus
brillant des astres. La gravité semblait s'appesantir, tandis qu'on
a commencé à osciller dans l'orbite générale du petit bunker,
désormais capsule semi-spatiale située simultanément sur toit du
monde et dans ses fondations. Un camarade chevauchait une tortue
multidimensionnelle, disparaissant dans les angles impossibles de la
petite forteresse personnelle, affrontant par la pensée une horde de
pulgasari. Je pense que kim jong-sung aurait adoré pouvoir se
transformer en animal, en canidé viril, en requin poulpe, en aigle
géant pour survoler le monde qu'il tiendrait entre ses griffes
acérées. Je pense qu'il aurait adoré ne pas être gros, ne pas
être le grassouillet un peu lent dont personne ne se moquait.
Contrairement à ses ancêtres, il n'avait pas composé d'opéras, ni
écrit mille cinq cents livres, ni même inventé le hamburger. Il ne
pouvait pas contrôler le temps comme le grand leader éternel. Il
devait se sentir seul et incompris. Je pense qu'il aurait voulu être
plus qu'un hanunim, quelque chose d'équivalent à la grandeur sans
mesure de ses ancêtres de sang. »
Q
« Le
long de la montagne changbaek, il
y a des traces de sang, le long du fleuve amnok, il y a des traces de
sang, aujourd’hui encore, sur le bouquet de fleurs de la corée
libre, se font jour des traces glorieuses. ah ! ah ! notre
général, le
général kim jong-sung. »
Q
« Il
était à quatre patte en train de gratter le sol, reniflant par
à-coups ses doigts rougis par la chaleur du phoenix. Il avait une
petit queue qui dépassait de son pantalon. Un camarade a tiré une
rafale. Son visage s'est disloqué. »
Q
« Un
insoumis, un jeune homme à peine majeur, soldat anonyme comme tant
d'autres, dont les parents de ses parents, opposants politiques,
avaient été torturé puis exécuté par le père du père du
dictateur. »
Q
« Les
camps furent libérés dans la foulée. Les prisonniers doublaient le
recensement officiel de la population. On était deux fois plus
nombreux ! Les victimes du doute étaient majoritaires. Les
opposants politiques, rares. Les handicapés, les estropiés, les
souffreteux, issus de la famine, de la consanguinité, des maladies
génétiques, déambulaient désormais dans la ville. On aurait dit
que des fantômes, enfin libérés, rampaient sur le béton de
pyongyang, que des bêtes humaines marchaient à quatre pattes comme
des enfants, que des esprits blessés sortaient de terre pour se
nourrir de l'âme de leurs tortionnaires. Un film relatant ces
événements est sorti il y a peu. Le repaire de la Licorne. En
hommage à la vieille déclaration de l'institut d'histoire de
l'académie des sciences humaines et sociale de corée du nord, une
légende comme quoi la licorne était native de moran, côté temple
yongmyong. On y trouve une interview du fameux meurtrier de kim
jong-sung, le camarade young-jae. C'est pas mal. Dommage qu'ils
n'évoquent pas le problème du corps. »
Q
« De
kim jong-sung. »
Q
« Disparu.
Y'en a qui disent l'avoir vu sur les îles d'ulleung-do, ou du côté
de jeju, voir carrément sur tsushima ou en chine déguisé en
chinois. Pour ma part, je pense que son corps repose près d'une
rivière. Enterré là par les soldats, sans doute. Comme un dernier
au revoir, une ultime marque de respect à celui qui fut, malgré
tout et malgré nous, notre icône pendant des années. Ça
expliquerait pourquoi, à chaque saison des pluies, les grenouilles
cessent de coasser. »

