dimanche 18 mai 2014

Sang Hoon, 5 mai

Détachez vos ceintures ! On va décoller très loin, dans le foutraque et le loufoque.
Texte refusé pour une anthologie qui ne verra vraisemblablement jamais le jour chez Voy'el (le truc a été lancé il y a deux ans déjà). "Les événements gores décrits ainsi qu'une créature pas assez présente dans l'histoire nous ont obligées à le considéré comme hors sujet."
Avouez que ça fait saliver.

Petite note d'intention : pour les prochains textes, on va revenir à quelque chose de plus "normal", si ce mot a encore un sens ici. Les MAJ vont également s'espacer, je me rends compte que c'est impossible de tenir un texte par semaine - la preuve ces derniers temps. Je vais tabler sur un ou deux par mois.
Restez alerte.

Pas de pdf, je fais la grêve.




Sang Hoon, 5 mai


« Ça n'avait pas l'air vrai. Dans la rue les gens criaient c'est un monstre !, assassin !, pédophile !, il doit payer pour ses crimes !, et tout ça. D'habitude le silence était partout. Là ça gueulait. C'était déjà inadmissible. L'armée a bien essayé de faire taire tout le monde. Dans le sang. Mais personne n'a jeté l'éponge. Mes camarades déchiraient les affiches de propagandes, qui parlaient d'acte de dévotion. Acte de dévotion ! Remarquez on était plus à une contradiction près. On était tellement oppressé tout le temps, on nous faisait avaler des couleuvres de forces. Entre nous on appelait ça la menace sourde. »
Q
« Parce qu'on ne pouvait rien dire. Tout était menace. Ton voisin, ton camarade, ta femme. On pouvait te dénoncer pour des choses dont tu n'avais même pas conscience. Même pendant le bordel, on ne pouvait jamais être sûr que l'autre n'était pas un infiltré. Mais on n'a rien lâché. Et ça a payé. »
Q
« Le poète officiel avait parlé de la fin de la grisaille bouleversante des boulevards déserts. On occupait la ville. Elle était à nous. La place kim il-sung. L'arc de triomphe kim il-sung. L'hôtel ryugyong. Un camarade avait même grimpé en haut de cette chose, un énorme cône de trois cent mètres abandonné, qui a fini par servir de QG à la révolte. A l'époque on disait révolte, on n'osait pas parler de révolution. On était timide, bouleversé. On avait tous grandi au milieu de ces murailles d'immeubles fades de même hauteur qui n'avaient jamais bougé depuis des décennies et qui, soudainement, brillaient des feux insurrectionnels qui embrasaient les peintures nationales. Au feu ! qu'ils criaient, prenant l'eau du fleuve qui encerclait la ville, comme pour éteindre l'incendie qui secouait l'inébranlable topologie de pyongyong. »
Q
« Ça on ne l'a su que bien plus tard. Il y a eu la coupure générale, si c'est de ça dont vous parlez, qui a quand même été assez efficace – pas assez contre le bouche à oreille, bien sûr. Nos méthodes archaïques nous ont certainement aidé, sur ce coup là. On ne nous attaquait pas seulement sur notre identité, mais sur notre morale. Nos tabous. »
Q
« Non, ça nous l'avons su une fois que le problème était réglé. Ça n'a étonné personne. »
Q
« On n'avait pas une grande connaissance de la politique étrangère, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais quand on a entendu que les japonais renforçaient leur présence sur senkaku, ou que la chine rompait ses liens avec nous, ou que la corée du sud appelait à une intervention militaire immédiate (ils n'attendaient que ça), ou que les américains se déclaraient prêt à intervenir pour la démocratie, effectivement, ça n'a étonné personne. »
Q
« Il faut savoir que pyongyong est réservée à l'élite politique et à leurs familles. On n'y rentre pas comme ça. Moi j'étais un simple soldat, et quand j'ai vu arriver des gens en train de hurler ce n'est pas un homme qui fait ça ! C'est moins qu'un homme ! Un animal ! Un tigre ! Un tigre malade !, j'ai eu la frousse. On les a laissé passé. C'était risqué ! Et rapidement nous nous sommes joint à eux, tout naturellement. »
Q
« 35 ans. 20 dans l'armée, comme gardien. C'est le bas de l'échelon. Mes parents étaient soldats eux aussi. Ils sont mort pendant la grande dévoration. »
Q
« Oui, c'est comme ça qu'on appelle la famine qui a sévi pendant les années froides. Parce que les gens se mangeaient entre eux. Moi j'ai été épargné, parce que j'étais dans la capitale. Et puis un jour mes parents sont partis en mission à la campagne et ne sont jamais revenu. Le lieutenant colonel m'avait montré une vidéo où on voyait une espèce de guet-apens avec un petit garçon enfoncé dans la glaise en guise appât, et trois autres hommes déguenillés et rachitiques se jetant sur mes parents ayant bravé les pièges de la boue pour aller secourir l'enfant. Aussitôt égorgés, leurs corps se faisaient traîner par les hommes jusqu'à se retrouver hors champ, dans un petit bois maigre et dévasté, un petit bois d'arbres nus mais sans feuilles mortes. Une rivière de sang traçait une courbe sur le sol gris jusqu'à l'angle mort de l'image satellite, d'où l'on devinait une maigre forêt remplie de cadavres et d'ombres mouvantes. »
Q
« A cette époque là non, je ne crois pas. Peut être qu'il y avait déjà quelque chose qui grondait. Une colère. Je ne sais pas. Peut être que ce qui s'est passé n'a fait que déclencher quelque chose qui était déjà là avant. »
Q
« Kim jong-song était quand même notre guide ! Notre grand camarade ! Le grand successeur ! C'était notre idole, notre roi ! Descendant de kim il-sung, le grand leader, et défenseur du juché ! Imaginez le raz de marée quand vous apprenez que l'homme, en qui vous et toute votre famille aviez confié votre vie et votre pays, a mangé ses trois fillettes et son petit bébé. Imaginez. »
Q
« De la folie furieuse, oui ! Les enfants de kim jong-song s'appelaient kwang ja, kyong hee, et shook-joo. Aucuns ne s'appelaient kim (ce qui, à l'époque déjà, nous avait paru bizarre). Les officiels n'avaient rien osé dire. De toute façon la moitié d'entre eux avait été remplacé, nettoyé et envoyé en camps de rééducation. Son nouveau né, un petit garçon, n'avait pas encore de nom. Apparemment, il aurait commencé par lui. À lui déboîter les os avant de le débiter comme un poulet. Vivant. Rien que de l'évoquer ça me donne la nausée. Aujourd'hui on peut voir des caricatures du guide en tigre attablé devant une assiette d'enfants. Il paraît que ça marche du tonnerre en occident. Pour nous, ça ne prête pas à rire. Ça nous secoue au sens propre. Comme un cauchemar devenu réalité. »
Q
« C'est un peu long à expliquer. Une histoire qu'on nous apprend quand on est petit. Que nos ancêtres tarirent le lait de la terre et qu'un homme sain, jiso, descendant des baekso, décida de sacrifier ses repas afin de nourrir le rang de ses camarades. Accablé par la faim, il souhaita mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'une falaise. En haut de celle-ci, il découvrit une vigne dont il dévora les raisins. À cet instant, jiso découvrit les cinq saveurs primordiales que sont l'aigreur, l'amertume, le salé, le doux et l'épicé. Lorsqu'il retourna auprès de ses camarades, il leur fit partager sa découverte. Les camarades qui mangèrent le raisin eurent des dents qui se mirent à pousser sur leur visage. Du venin en sortait par torrent. Ils avaient mangé des hommes, et se faisaient punir pour ça. Ils devinrent impurs et sales. Détournés des dieux, leurs enfants naissaient monstrueux et difformes. Ils ressemblaient à des animaux. Les malades étaient convaincu qu'il fallait boire à nouveau le lait de la terre pour guérir du venin qui les habitait. Ils attaquèrent le château des ancêtres et rasèrent la forteresse jusqu'à y débusquer la source du jiyu qui se répandit alors sur le sol et infecta la terre. Les malades moururent de faim, ainsi que tout les habitants qui avaient survécu à l'assaut. L'infection se répandit, et le pays entra dans la pire famine de son histoire, connue sous le nom de la grande dévoration. Hwang-gung, l'un des gardiens de l'humanité, supplia la grande intelligence kim jong-il de les pardonner. Ce dernier jura qu'il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour restaurer l'honneur de son peuple. Il rassembla les grands esprits céleste pour rétablir la bonne santé de la terre. Les grands esprits lui demandèrent quel prix était-il prêt à payer. Kim jong-il leur dit votre prix sera le mien. On ne saura jamais ce qu'il dût débourser. Hwan-gung, inquiet de ce que Kim jong-il pourrait faire, demanda à hwanin s'il pouvait descendre sur terre pour gouverner les terriens. Ce dernier accepta. Alors qu'il était occupé à enseigner les rudiments de l'existence aux humains, deux animaux virent le voir : un ours et un tigre. Ils souhaitaient devenir humains. Hwan-gung accepta, à une condition : qu'ils arrivent à tenir cent jours au fond d'une cave sans lumière à ne manger que de l'armoise et de l'ail. L'ours réussit, et devint une femme, la mère du Peuple. Le tigre, qui n'avait pas assez de courage, échoua, et s'enfuit. Le tigre croisa une femme dans les montagnes. Alors qu'il s'apprêtait à la dévorer, elle lui proposa d'échanger sa vie contre celles de ses quatre enfants, trois fillettes et un petit garçon. Le tigre accepta, mais dévora quand même la femme, après qu'elle lui eut indiqué où se trouvait sa maison. Le tigre rusa pour entrer dans la maison, en se faisant passer pour la mère des enfants. Ils ouvrirent au tigre, qui demanda à voir le bébé. Le tigre emmena le bébé dans la cuisine et commença à l'engloutir lui-aussi. Lorsque les fillettes comprirent que le tigre était en train de ronger les os de leur petit frère. Elles s'enfuirent pour se cacher en haut d'un arbre. Le tigre essaya de monter, en vain. Elles avaient répandu de l'huile sur le tronc, et le tigre glissa. Ce dernier alla chercher une hache et entama l’ascension de l'arbre. Les fillettes, terrorisées, prièrent le hannunim de leur envoyer une corde d'argent. Elles grimpèrent. Le tigre, arrivé au sommet de l'arbre, voyait que les petites filles étaient toujours hors d'atteinte. Comment avez-vous fait pour aller si haut ? Prie le hannunim pour qu'il t'envoie une corde pourrie ! Le tigre, pas bien malin, pria pour une corde pourrie. La corde cassa, et le tigre mourut. Les fillettes étaient allées tellement haut qu'elles furent transformées par le hannunim : l'une devint le soleil, l'autre devint la lune, et la dernière devint les étoiles. Toutefois, les petites furent écartelées par des distances faramineuses. Kim jong-il proposa de les réunir en un seul et même endroit, afin qu'elles ne s'éloignent pas, mais au contraire, qu'elles restent ensemble en se tournant autour, indéfiniment. Il demanda l’autorisation à hwan-gung, qui accepta. Par le simple pouvoir de sa pensée, kim jong-il réussit à distordre le temps et l'espace en un système qui portera le nom de système solaire. »
Q
« Prémonitoire, oui, c'est le mot. Des suites de la grande dévoration, les nouveaux-nés, issus d'une union forcée entre les membres d'une même famille, au régime alimentaire essentiellement basé sur de la chair humaine, montraient des signes d'anomalies génétiques. Les scientifiques de pyongsung parlaient de maladie du cri du chat, maladie de charcot, maladie de werner, progéria, syndrome de marfan. Je serais bien incapable de vous dire en quoi ça consiste. Ils n'avaient pas réussi à isoler ni à identifier une causalité organique d'origine cannibale. Pour kim jong-song, cela ne faisait aucun doute : son règne se terminerait en même temps que celui de l'humanité. Ces anomalies n'étaient que l'addition payée par l'homme pour son acharnement à refuser la mort : le signe annonciateur de la renaissance par la destruction. »
Q
« Ça n'était pas sans précédent. Kim jong-song, en tant qu'héritier, était considéré comme un dieu – un hanunim, un maître des cieux. Le mudang officiel du parti lui avait prédit la destruction du moyen-orient. Quand le lait de la terre viendra à manquer, les hommes se diviseront jusqu'à ne devenir qu’épices. Le suicide nucléaire de vladivostok avait fait des dégâts. Le primore n'était que cendre et famine. Le destin sibyllin de jiso se réalisait à nouveau, tronqué, oblitérant l'avenir d'un peuple : payant le tribut de la traite du lait, les russes, survivants épuisés de l'atome mais irradiés, avaient des dents qui leurs poussaient en travers du visage, tandis que leur sang se gorgeait d'acidité. Leur propre sang devenait leur propre poison ! Ils s'entre-tuaient. Comme nous. Ils réalisaient la prophétie, mais à l'envers. »
Q
« Il avait exhorté les survivants à rejoindre nos rangs. Comme le bronze, le bras ouvert sur un futur radieux. Il avait proposé aux victimes de retrouver leur nature d'être purs d'avant l’apocalypse, de trouver la lumière dispensée par la morale du Juché. Élever leur âme jusqu'à y soigner les meurtrissures de leurs corps. Nos voisins seraient enfin libérés de leur misère, en jouissant de la richesse toute relative de notre pays. C'était ça ou mourir de maladie dans la poussière radioactive.
Seulement, le résultat n'avait pas été à la hauteur des attentes de kim jong-song. Les russes, hommes de fiertés et d'honneurs, nous avaient attaqué dès leur arrivée après la traversée du continent chinois – bien heureux de pouvoir faire commerce au passage. La répression avait été sans pitié. Ce peuple ancestral, affaibli, avait été balayé comme un souffle sur une table poussiéreuse. Les cadavres squelettiques s'étaient superposés sur la place kim il-sung, comme un avertissement. Je vous ouvre les bras, et vous voulez tuez votre sauveur ! disait-il avec son autorité naturelle. C'était impressionnant. On était à ce moment là encore plus patriote que jamais. »
Q
« Oui, sans doute. Il était tellement haut qu'il ne pouvait pas décevoir. Il n'avait pas le droit de décevoir. C'est sans doute pour ça que l'histoire du poulet ça nous a laissé un peu sur notre faim. C'était peut être ça, la chose dont je parlais avant. »
Q
« Les trois pattes. A travers les barbelés, le grand camarade avait demandé une visite officielle auprès de son cousin, voisin et néanmoins ami le premier ministre kyu bong-soo afin de voir le miracle de ses propres yeux. Le sud-coréen avait accepté la demande, qu'il avait transformé en invitation. Afin de discuter des enjeux politiques, économiques et sociaux d'un rapprochement entre les deux corées, ou quelque chose comme ça. La sécurité avait été renforcée, les mines entre les deux pays multipliées par deux. L'espace aérien était sous contrôle satellite chinois. Le périmètre étanche était occupé par les russes d'occident. Les alliés étaient sur le qui-vive, les médias se bousculaient. Je me rappelle des images de la chaîne nationale. Les deux chefs se toisaient sans rien dire, comme pour honorer cette vieille tradition entre les soldats du nord et du sud le long de la frontière. Le grand camarade avait les blancs. Il bougea en premier. Il exigea de voir le poulet de ses propres yeux avant de pouvoir traverser la frontière. »
Q
« Oui ! Kim jong-song était accompagné de son mudang et de son armée de main, dont les effectifs montaient à plusieurs centaines de membres. Tous à la DMZ, les bras remplis d'offrandes. Il avait déposé le kosa que l'homologue regardait avec des grands yeux. Ce dernier devait ignorer ce que signifiait ces dons, cette nourriture sans viande, ces amas de fleurs, des kimjungila, des kimilsugnia, et ces jangseung ! Ça faisait des années que les rudiments de la tradition avaient dû se noyer dans les remous du pouvoir capitaliste. Le sud calquait son déclin à venir sur celui des états-unis, brûlant les pigments de la tradition dans celles de la consommation vidéo-ludique. Kyu bong-soo était tiré à quatre épingles – cette rencontre était une première historique depuis plusieurs générations ! Il arborait une coupe de cheveux modeste, entre la brosse et la mèche dégradée. Son costume cravate noir et sobre contrastait avec le bleu-vert des troupes casquées qui l'entouraient. On aurait dit un enterrement, plutôt qu'un traité de paix. À côté de lui, Kim jong-song était serré dans son trois-pièces rougeâtre et fade, tiraillé par une double ceinture, un pantalon verdâtre trop étroit, et affublé d'une espèce de clochard céleste. »
Q
« Il y a une blague à ce sujet. Quand kyu bong-soo fit appeler les gardiens, afin qu'ils lui amènent le poulet à trois pattes. En voyant haesik – c'était son nom – kim jong-song pleura. Il se tourna vers son mudang afin de lui demander ce qui lui arrivait. Que m'arrive-t-il, mudang ? Vous pleurez, mon camarade. Je pleure ? Mais qu'est-ce que ça signifie ? Que vous êtes émus, mon camarade ! Il paraît que la dernière fois qu'il avait pleuré – c'est à dire la première –, c'était lorsqu'il avait stérilisé le foyer contre-révolutionnaire de son petit frère, qui avait eu des rapports sexuels avec une étrangère. Ce qui était passible de peine de mort, il ne pouvait pas l'ignorer. Femme, parents, grand parents, enfants, oncles et tantes étaient coupables eux aussi, par association. En tout logique le leader ami aurait du mettre fin à ses jours, mais il estima que l'infection n'avait pas pu contaminer l'inébranlable pureté de sa filiation directe, impénétrable et inviolable d'avec le sang de l'éternel. Enfin, peu importe. Aujourd'hui on peut voir que des militaires avaient filmé la scène et l'avaient mise en ligne. On voyait kim jong-song qui s'essuyait les yeux. Il était ébranlé. Son émotion était le signe d'une délicate attention de la part des dieux. Il demanda à son mudang d'y faire honneur. Le mudang commença alors un kut, rapidement suivi par kim jong-song lui-même. Les militaires n'en revenaient pas. Je revois encore leurs têtes ahuries. Là, sur la frontière, sur la limite d'avant la guerre totale ; là, dans ce préfabriqué où pourrait se déclencher la fin du monde sur un malentendu, le grand camarade, qui était gros et gras et mou, dansait avec son fou, un homme sec, maigre et chétif. Ils arquaient les jambes de façon à former un losange, et leurs bras, telles des droites infinies, oscillaient vers le ciel au rythme des mantras scandés par les deux fous. Hwaniiiiiiiin, demi-tour, paumes sur le torse, jambes fléchies, hwanuuuuuuung, demi-tour, pas en avant, frappe des deux mains, puis paumes vers le ciel, tanguuuuuuuun, frappe du pied sur le sol, frappe dans les mains, bombage du torse. On apprend ça à l'école. »
Q
« On a prit ça pour de la propagande étrangère. Kim jong-song était fou à lier ; kim jong-song était toxicomane, en crise de manque, accro à la pornographie ; kim jong-song était possédé par des démons ; kim jong-song était un prophète, un messager ; kim jong-song tendait la main vers ses frères de sang ; kim jong-song préparait un coup militaire ; kim jong-song manipulait l'opinion par un faux rapprochement ultra médiatisé organisé par ses conseilleurs. Au final tout ça pourrait être aussi bien vrai que faux. »
Q
« Notre version c'était quelque chose comme, nous avons longuement discuté d'un accord de paix avec notre voisin nord-coréen. Il n'est pas impossible que dans un futur proche, le rêve de plusieurs générations de citoyens se réalise enfin : voir la frontière qui nous sépare de notre peuple se briser, voler en éclat, et voir la grande corée s'unir à nouveau et retrouver le prestige de notre civilisation millénaire ! »
Q
« Oui, je m'en doute. A l'époque, non. L'esprit critique, ce n'était pas ce qui nous caractérisait le mieux. On n'avait pas le droit. »
Q
« C'était un imbécile doublé d'un malade mental. »
Q
« Il paraît que son haleine avait failli lui faire tourner de l’œil, atroce mélange d'ail pourri et d'armoise vulgaire qui aurait baigné dans l'urine – ce qui expliquait peut être ses yeux exorbités et l'impression qu'il était franchement en pleine crise d'hallucination. Il avait proposé l'unification à la condition que kyu bang-soo lui offre l'un de ses poulets à trois pattes. C'était, selon ses propres dires, la victoire du miracle ésotérique des samguk sur le péché d'orgueil de l'homme de terre. »
Q
« Non. A vrai dire certains d'entre nous sont encore sceptiques à cette idée. »
Q
« Oui. Je pense pour ma part qu'il prenait les samguk au premier degré, qui sont moins des doctrines qu'un ensemble de contes et légendes qu'on raconte aux enfants. Il croyait vraiment aux goupils à neuf queues, au cheval ailé, aux œufs fantômes ! Il y avait tellement cru qu'il avait pratiquement réalisé des goupils à neuf queues et des chevaux ailés. Il était allé chercher des ingénieurs chez nos voisins chinois, pour la biotechnologie. Ils avaient validé le projet et investi une petite partie de leur PIB dans le développement de monstres surnaturels. C'est là dessus que les sceptiques mettent le paquet. Quoiqu'il en soit, en quelques mois, les premiers chollima, chevaux greffés, galopaient dans les jardins de la résidence de kim jong-song. Ils n'arrivaient pas à faire fonctionner leurs ailes, mais ce n'était qu'une question de temps. Un kumiho avait réussi à vivre pendant quatre jours avant de mourir de complications post-opératoires. Kim jong-song le fit empailler et installer sur son bureau personnel, comme preuve irréfutable des réalisations indicibles des grands anciens. Il y avait une peinture de ça, sur la place kim il-sung. On dit qu'il lui arrivait souvent de caresser ses neufs queues, pour lui porter chance et prospérité. Lui-même se considérait comme le yaksha, divinité double entre la fée et l'ogre, l'ange et le démon. Il était censé compléter ainsi la sainte trinité animale. Malheureusement, il lui manquait quelque chose pour réellement advenir en tant qu'entité spirituelle immortelle. Ce quelque chose avait un lien avec la fondation de notre nation. Avec la fondation même de l'humanité ! Du soleil ! De la lune ! Des étoiles ! Ce quelque chose, c'était manger ses enfants. »
Q
« A pyongsong. C'est notre ville dédiée à la science. C'est là qu'on a trouvé des animaux modifiés génétiquement, chirurgicalement, mécaniquement. Des animaux et des humains, parfois les deux en même temps ; des animaux et des choses, innommables, hors du monde et de la réalité, comme ce ki'lin, corps de cerf doté d'une queue de vache, de sabots, d'une crinière de cheval et d'une tête de dragon. Le ki'lin gémissait, attaché à une poutre tel un lion de chapiteau, tel un roi déchu dont le règne finira dans les coups de fouets d'un riche propriétaire. Devant cette horreur on a tout brûlé. Les sceptiques s'appuient là dessus, sur le manque de preuve. »
Q
« Parce que c'est intolérable, ce refus de la vérité. C'est comme si on nous volait notre mémoire, notre cause ! »
Q
« Rason, kumgangsang, sinuiju, kaesong, et pyongsong. Pyongyang, elle, était littéralement encerclée. Les militaires se confondaient avec les civils. On portait les mêmes uniformes, les mêmes coupes de cheveux bien dégagées sur la nuque, avec la petite raie de côté. On ne savait plus qui obéissait à qui, ni qui tirait sur qui. Eux non plus, par ailleurs. Un camarade surveille un camarade surveille un camarade. La menace sourde. Pour la forme, certains avaient un peu résisté, mais ils s'étaient rapidement joints à la révolution populaire, qui se propageait dans la totalité du pays. Puisque personne ne pouvait différencier personne, l’unité des camarades engrangeait une force que personne ne pouvait arrêter. Les administrations brûlaient, les bureaucrates étaient enfermés, puis exécutés. Les statues des nombreux membres de la dynastie était renversée, brisée, fondue.
On recevait des armes de nos voisins chinois, japonais et russes. La communauté internationale jubilait, officiellement. Elle qui n'était jamais intervenue ni contre ni en faveur d'une quelconque question à notre endroit. »
Q
« On avait adopté le drapeau de la corée du dud comme emblème ; à la différence près qu'on avait remplacé le taeguk rouge et bleu par le visage d'un dokkaebi rouge et démoniaque, à quatre cornes, symbole de la révolte, de la dissidence, de l'insurrection. »
Q
« Pulgasari. »
Q
« Quelques slogans, assassin !, pédophile !, la corde pour les goinfres !, et d'autres qui ne voulaient rien dire. Nos militants exhortaient la foule au son des taepyeongso, écrivant sur les murs de marbre du métro des invitations au soulèvement. Nous gravions le cuivre, nous arrachions les lustres, nous détournions des voies. Il fallait souligner l'importance capitale d'une libération idéologique du peuple nord-coréen. D'autres semblaient craindre un embrasement des idées marxistes. Les Chinois parlaient de danger économique concernant le rétablissement d'une corée unifiée, la russie s'enthousiasmait du retour d'un nouvel allier dans l'échiquier politique. L'unification, ou tout du moins l'idée de l'unification, faisait peur. On peut le comprendre. Notre pays protégeait la chine de la corée du sud trop envahissante, elle servait de prétexte à la présence américaine dans la péninsule, tout comme celle des japonais, qui en profitaient pour appuyer leur influence. De son côté, la corée du sud ne souhaitait pas payer la facture de toutes nos millions de bouches à nourrir, à habiller, à loger, à soigner. L’exultation officielle de la communauté internationale cachait en réalité une inquiétude sur le catastrophisme politique à venir. »
Q
« Il a fallu apprendre à s'en servir, bien sûr. Les premières heures, un flot ininterrompu d'informations. Des questions, des conseils, des promesses. Un nouveau monde, déjà ! Comme la découverte de l'altérité. »
Q
« Kim jong-song était tapis dans son minuscule bunker anti-atomique, petit, froid, étroit, et qui sentait le renfermé. Il ne devait pas comprendre pourquoi ses compatriotes se soulevaient soudainement contre lui. Lui qui avait toujours œuvré pour la grandeur et le bien-être de la nation. Lui qui avait toujours tout sacrifié, même ses quatre enfants. Lui qui était même allé jusqu'à les dévorer... Il avait même gardé quelques morceaux (doigts, oreilles, pieds). On les a retrouvé dans la cantine. Mauvais œil. Il était donc là, enfermé, emprisonné, à quelque dizaines de mètres sous le sol. Allongé sur son lit à baldaquin en béton, il dégustait un thé à l'ail et à l'armoise infusé trop longtemps. Tout autour de lui semblaient se mouvoir des fantômes en forme d’œufs et des dragons maritimes qui s'enroulaient autour de lui. Avec le recul on se demande si c'était pas l'infusion qui nous a fait halluciner. Mais ça vous fiche un coup. On n'y croyait pas nos yeux. Kim jong-song était là, nu, il frissonnait, à sentir sur sa peau les écailles glacées de la queue du yongwang, qui lui chatouillait les pieds avec ses longues moustaches. Un ours éventré se frottait contre son corps, tandis que jeosung saja, l'ange de la mort, lui caressait le visage en lui murmurant des ils arrivent... ils approchent..., à l'oreille. Ils s'enroulaient dans une étreinte mystique, d'où s'échappait une lumière plus vive que le plus brillant des astres. La gravité semblait s'appesantir, tandis qu'on a commencé à osciller dans l'orbite générale du petit bunker, désormais capsule semi-spatiale située simultanément sur toit du monde et dans ses fondations. Un camarade chevauchait une tortue multidimensionnelle, disparaissant dans les angles impossibles de la petite forteresse personnelle, affrontant par la pensée une horde de pulgasari. Je pense que kim jong-sung aurait adoré pouvoir se transformer en animal, en canidé viril, en requin poulpe, en aigle géant pour survoler le monde qu'il tiendrait entre ses griffes acérées. Je pense qu'il aurait adoré ne pas être gros, ne pas être le grassouillet un peu lent dont personne ne se moquait. Contrairement à ses ancêtres, il n'avait pas composé d'opéras, ni écrit mille cinq cents livres, ni même inventé le hamburger. Il ne pouvait pas contrôler le temps comme le grand leader éternel. Il devait se sentir seul et incompris. Je pense qu'il aurait voulu être plus qu'un hanunim, quelque chose d'équivalent à la grandeur sans mesure de ses ancêtres de sang. »
Q
« Le long de la montagne changbaek, il y a des traces de sang, le long du fleuve amnok, il y a des traces de sang, aujourd’hui encore, sur le bouquet de fleurs de la corée libre, se font jour des traces glorieuses. ah ! ah ! notre général, le général kim jong-sung. »
Q
« Il était à quatre patte en train de gratter le sol, reniflant par à-coups ses doigts rougis par la chaleur du phoenix. Il avait une petit queue qui dépassait de son pantalon. Un camarade a tiré une rafale. Son visage s'est disloqué. »
Q
« Un insoumis, un jeune homme à peine majeur, soldat anonyme comme tant d'autres, dont les parents de ses parents, opposants politiques, avaient été torturé puis exécuté par le père du père du dictateur. »
Q
« Les camps furent libérés dans la foulée. Les prisonniers doublaient le recensement officiel de la population. On était deux fois plus nombreux ! Les victimes du doute étaient majoritaires. Les opposants politiques, rares. Les handicapés, les estropiés, les souffreteux, issus de la famine, de la consanguinité, des maladies génétiques, déambulaient désormais dans la ville. On aurait dit que des fantômes, enfin libérés, rampaient sur le béton de pyongyang, que des bêtes humaines marchaient à quatre pattes comme des enfants, que des esprits blessés sortaient de terre pour se nourrir de l'âme de leurs tortionnaires. Un film relatant ces événements est sorti il y a peu. Le repaire de la Licorne. En hommage à la vieille déclaration de l'institut d'histoire de l'académie des sciences humaines et sociale de corée du nord, une légende comme quoi la licorne était native de moran, côté temple yongmyong. On y trouve une interview du fameux meurtrier de kim jong-sung, le camarade young-jae. C'est pas mal. Dommage qu'ils n'évoquent pas le problème du corps. »
Q
« De kim jong-sung. »
Q
« Disparu. Y'en a qui disent l'avoir vu sur les îles d'ulleung-do, ou du côté de jeju, voir carrément sur tsushima ou en chine déguisé en chinois. Pour ma part, je pense que son corps repose près d'une rivière. Enterré là par les soldats, sans doute. Comme un dernier au revoir, une ultime marque de respect à celui qui fut, malgré tout et malgré nous, notre icône pendant des années. Ça expliquerait pourquoi, à chaque saison des pluies, les grenouilles cessent de coasser. »





lundi 12 mai 2014

Duck-Young

De retour de vacances, avec un conte pour enfant.




Duck-Young



Duck-Young était un jeune garçon qui vivait à la ferme avec ses deux parents. Son papa cultivait le riz et sa maman cultivait le gingembre. Duck-Young lui ne cultivait rien du tout. Il n'en était pas capable. Il y avait eu un accident à sa naissance, et Duck-Young était né avec des problèmes dans la tête. Il ne parlait pas beaucoup et ne semblait pas comprendre ce que les gens lui demandaient. Si on lui disait « Duck peux-tu aller chercher le seau s'il te plaît ? », il enfilait ses bottes en caoutchouc et s'en allait sauter dans les flaques d'eau. Si on lui disait « Duck peux-tu aller donner un coup de main à ton père pour ramasser le riz », il empoignait la pêle et commençait à creuser des trous dans la terre pour les remplir juste après. Duck-Young faisait beaucoup de choses qui n'avaient pas de but, ni de sens.

Les garçons de son âge se moquaient de lui. Ils l'appelaient « Toutou », car il était aussi stupide qu'un animal de compagnie, et trottait benoîtement lorsqu'on l'appelait. Ils lui lançaient des cailloux, et quand ils le manquaient, ils lui demandaient de les leurs ramener. Ce que Toutou ne faisait pas, car il ne comprenait pas la demande. Alors il se faisait tabasser encore plus.

Les filles, elles, le fuyaient. Son visage était si repoussant, que certaines d'entre elles devaient se mettre la main devant la bouche pour ne pas vomir partout. Les yeux de Duck-Young n'étaient pas symétriques, et bien trop éloignés l'un de l'autre. Sa bouche était figée dans un rictus duquel dégoulinait constamment un petit filet de bave qui venait mourir sur mon menton ; menton qui semblait avoir été tiré en arrière, et qui se confondait régulièrement avec le cou. Son haleine en était pestilentielle.

Quand il ne se faisait pas malmener, Toutou restait enfermé dans la cabane où il vivait avec son papa et sa maman. Il passait ses journées à jouer avec ses ongles, et attendait les repas avec gourmandise. Malheureusement pour lui, ces derniers temps il n'y avait pas beaucoup à manger. La sécheresse était particulièrement longue cette année, et les prélèvements de la République pour le partage des richesses toujours plus élevés.

« Comment vais-je pouvoir survivre avec une femme et un enfant si vous me prenez tout mon riz ? » avait dit son père au jeune soldat qui était venu récupérer le fruit de son labeur. En réponse il reçu quelques coups de bâtons sur le visage et dans le ventre. « Un pays puissant et prospère », dit le soldat, « ça n'existe pas tout seul ! ». Et il était parti, avec ses sacs de riz et de gingembre.

Les parents de Duck-Young avaient un temps quémandé de la nourriture aux habitants du village. Souvent ils envoyaient le petit, qui se faisait taper dessus au passage. « S'il vous plaît » disait-il. Juste ces trois mots. Puis trois autres : « on a faim ». La faim, ça au moins il comprenait. Il pleurait, et mettait ses mains en coupes, que les villageois remplissaient en jurant. Ici des céréales, là des radis, de l'ail, ou des restes de pâte de soja. Il partait alors en courant, en promettant de les rembourser dès que le temps sera plus clément. Mais très vite les autres habitants furent confrontés au même problème que la famille du jeune garçon. La pénurie gagnait le village tout entier, et la sécheresse semblait ne jamais vouloir se terminer.

Très vite, les villageois ne donnèrent plus rien. Ils étaient à sec. Ils se réunissaient alors le soir autour de la marmite commune pour leur unique repas, des kimchis d'écorces d'arbres. A défaut de qualité nutritive, ça avait au moins le mérite de couper la faim.

Quand le soldat revint réclamer son dû, tout le monde craignit pour sa vie. Tout le monde, sauf Duck-Young. Il ramena au soldat, bien enveloppé dans du tissus, deux bras et une jambe. C'était l'équivalent en viande de ce qu'ils lui donnaient en riz et en gingembre. Le soldat se gratta le menton, perplexe, puis décida que ça ferait l'affaire.

Personne ne voulait mourir de faim. Les bras et la jambe provenaient d'un jeune garçon du village, un bon à rien – jusqu'à maintenant. Les vieux du village célébrèrent le génie et la clairvoyance de Duck-Young, et, une fois devenu leur chef attitré et autoproclamé, il se lança dans une vaste campagne de récolte anatomique. Dès lors, plus personne n'osa l'appeler toutou.

Chacune de ses décisions était saluée comme l'audace à l'état pure. Chacun, par exemple, était libre de donner ce qu'il voulait (phalanges, poignets d'amour, poitrine), tant que le poids y était. Les vieux, ayant déjà des problèmes pour se déplacer, donnèrent jambes, cuisses et genoux. Les femmes donnèrent leurs fesses et leurs seins. Les hommes, ceux qui n'avaient pas encore la peau sur les os, donnèrent une main ou un pied. Il fallait qu'ils puissent continuer à travailler. Duck-Young, pour montrer l'exemple, fit don de son pénis.

Cela dura un moment. Jusqu'à qu'il n'y ait plus rien, ou presque, à donner. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à trancher. Jusqu'à ce qu'un vieux tronc, qui n'avait déjà plus ni jambes ni bras, proposa de donner sa fille.
Duck-Young sembla y réfléchir. Après tout, c'était la chair de sa chair. Donc quelque part c'était aussi un morceau de lui. Un morceau dote d'une volonté, mais que pouvait-elle y faire ?

Ainsi débuta la grande vague de libération des enfants du village, à qui l'on vendait des mensonges par kilos afin qu'ils évitent de se suicider. Pêle-mêle : retrouver un parent éloigné, rentrer dans l'armée, servir le Leader ou devenir cuisinier. Leur nombre décroissait de manière inquiétante. Ils commencèrent à poser des questions, mais bien sûr personne ne fut assez sot pour leur dire qu'ils allaient terminer dans une marmite.

Personne, sauf Duck-Young.

Les enfants se rebellèrent. Plus nombreux, plus vigoureux, ils vinrent rapidement à bout de leurs aînés, pour la plupart diminué de deux ou trois membres déjà. Un véritable carnage.
Bien sûr, ils gardèrent les restes pour entamer les négociations avec les soldats.

Sauf qu'il n'y eut plus de soldats. Plus jamais. Dans le doute, les gamins continuaient leur travail d'extermination systématique et de dépeçage, mais aucun soldat ne vint réclamer son dû.

Bientôt, il n'y eut plus de parents non plus. Les gamins se retrouvèrent avec des tonnes de viandes sur les bras, sans savoir comment les cuisiner ni comment les conserver. Ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord, ni sur comment il fallait s'organiser, ni sur qui allait commander.
Duck-Young, qui avait survécu grâce à sa naïveté et parce qu'il était entre deux âges, proposa aux enfants de construire des baluchons de cuir avec la peau de leurs parents. « Comment il fait le bébé pour vivre dans le ventre de sa maman ? ». La question méritait d'être posée.
Tous se mirent à fabriquer des ventres, qu'ils bourrèrent de chair et qu'ils enterrèrent dans le sol.

Au bout de plusieurs jours, la viande était toujours comestible, voir même un peu meilleure que lorsqu'on la mangeait aussitôt après l'avoir découpée. Tous acclamèrent Duck-Young, pour son génie et sa clairvoyance.

Et c'est ainsi que Duck-Young devint successivement le chef du clan des adultes et le chef du clan des enfants, et le leader de la révolution.